lundi 24 octobre 2016

Mary Reilly - Valérie Martin

DoubleDay, 1990 - Editions Plon (trad. de A.Saumont), 1991- Editions France Loisir, 1994 - Editions Pocket, 1996 - Editions Libretto, 2016.

  Angleterre, fin du XIXe siècle.

  Voulant échapper à son père alcoolique, brutal et incestueux, la jeune Mary Reilly entre au service d’un riche savant dans une demeure cossue. Le maître des lieux est le Dr Jekyll. Parce qu’il est bienveillant avec elle, Mary pense avoir enterré son douloureux passé. 
  Absorbé dans ses travaux, le Dr Jekyll veille jusque très tard chaque nuit. À son insu, Mary l’épie dans son laboratoire, jusqu’au jour où elle fait la connaissance de celui qu’elle prend pour le nouvel assistant du docteur, Mr Hyde. L’homme est aussi rustre et brutal que le Dr Jekyll est éduqué et attentionné. Cependant, Mr Hyde fascine la jeune femme bien davantage qu’il ne la fait fuir…

Ressurgissent alors les peurs qu’elle croyait enfouies.


   Ce roman a été porté à l’écran par Stephen Frears en 1996 dans une adaptation de Christopher Hampton, avec Julia Roberts dans le rôle-titre et John Malkovitch dans celui du Dr Jekyll.

***

  Voilà longtemps que ce roman patientait dans ma bibliothèque, depuis trois ans que je l'avais acquis avec son œuvre souche L'étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde. Le challenge Halloween british de Lou & Hilde le proposant en lecture commune, c'était plus que jamais l'occasion de l'exhumer de la PAL.


  Londres, XIXème siècle brumeux et humide. Dans la maison du Dr Jekyll, la vie domestique suit un quotidien serein et paisible tandis que le maître de maison se livre à de complexes expériences et recherches dans son laboratoire situé au fond de la cour. Mary Reilly, toute jeune femme de chambre récemment arrivée dans la maisonnée, raconte les jours qui se suivent dans son journal intime : issue d'une enfance malheureuse, la jeune fille fait son travail avec application et discrétion, s'imposant toujours la distance et l'attitude effacée qui incombent à sa classe sociale. Et pourtant, un jour, le maître lui adresse la parole. Entre ces deux êtres que tout un monde sépare nait alors une amitié forte faite de débat, de discussions, d'échanges. Reconnue non plus comme simple domestique mais en tant qu'être humain digne d'intérêt, Mary se laisse même aller à éprouver quelques sentiments plus profonds... puis, très vite, une ombre vient obscurcir le tableau. Le Dr Jekyll annonce à ses gens de maison l'arrivée d'un assistant qui logera sous le même toit, et qu'ils devront servir au même titre que lui. Son nom? Edward Hyde. D'abord épisodiques et discrètes, les allées et venues de cet homme se font de plus en plus récurrentes, toujours en nocturne. Depuis sa chambre, Mary entend sa démarche trainante dans l'escalier, un son qui la terrorise plus que tout car il fait resurgir en elle des peurs enfantines. De plus, selon les dires des témoins qui l'ont croisé, cet homme a tout d'abominable. Et pourtant, il fait en même temps l'objet d'une vraie curiosité de la part de la jeune fille, et ce même lorsqu'elle dresse un parallèle inquiétant entre Hyde et d'horribles meurtres survenus dans Londres...


  Vous l'aurez peut-être déjà compris : ce roman, aujourd'hui connu et reconnu de tous les amateurs du genre, m'a totalement conquis. On a là un exemple très réussis de réécriture, le récit reprenant l'histoire du Dr Jekyll et Mr Hyde mais ici du point de vue d'une gouvernante de la maison du docteur. Valérie Martin aurait pu tomber dans l'exercice de style trop facile, et se contenter de changer la narration sans rien ajouter à l’œuvre originale (l'écueil classique des réécritures), mais il n'en est rien. Grâce à une vraie psychologie de ses personnages et en approfondissant au plus fin la personnalité de son héroïne, elle fait de Mary Reilly une protagoniste à part-entière avec son histoire et un véritable intérêt dramatique, et non pas un simple faire-valoir au duo Jekyll/Hyde.

 Mary?

  En cela, la plume de l'auteur est à applaudir (ainsi que l'excellente traduction, qui rend dignement justice à la version anglaise). En effet, la narration sous la forme d'un journal intime par une domestique sous l'ère victorienne est à elle seule un exercice d'une grande exigence stylistique, un exercice que réussit l'auteure avec brio. L'écriture de Mary est un mélange de phrasé soutenu et travaillé (témoignant d'une profession au contact des classes sociales les plus éduquées) et de maladresses de formulation qui rappellent son milieu de naissance plus humble. Le tout est d'une douceur et d'une sincérité qui éveille l'émotion du lecteur, mais qui va aussi de pair avec une certaine pureté du personnage, dont le regard est d'autant plus clairvoyant sur l'âme de ses semblables, qu'elle observe en silence. Ce style, associé à l'univers de la domesticité (un monde qui m'a toujours fasciné et que j'adore voir mis en scène dans la fiction), nous offre comme l'opportunité de redécouvrir une histoire mythique depuis l'arrière-scène du théâtre où elle se jouerait, par le trou de la serrure.

 Domestiques dans l'Angleterre victorienne.

  A cet aspect social, Valerie Martin n'oublie pas la dimension horrifique propre au récit original de Stevenson, mais elle la restitue avec davantage de subtilité. Elle l'introduit surtout par le biais d'une ambiance ciselée, une atmosphère qui s'instaure progressivement grâce au décor d'un Londres brumeux et particulièrement anxiogène. Effectivement, jamais un roman prenant pour cadre le Londres victorien n'aura à ce point joué du brouillard comme élément propre à susciter l'effroi : ici, le fog devient au fil des pages un rideau totalement opaque qui cloisonne les promeneurs, et dont peut s'échapper à tout instant un fiacre susceptible de vous renverser, ou un monstre capable de vous dévorer. Dès lors, encerclée par ce rideau des plus oppressants, la demeure du Dr Jekyll devient le théâtre d'un huit-clos aussi horrifique que l'auteure le rend psychologique et dramatique.


En bref: A la fois roman psychologique, sociologique et horrifique, cette relecture offre un regard émouvant, subtil et perçant sur le mythe de Jeckyll et Hyde. Une réécriture magnifique et glaçante à la fois qui complète merveilleusement bien le récit de Stevenson.



Et pour aller plus loin...
- Découvrez l'adaptation par Stephen Frears, très réussie et impeccablement bien jouée :



- Lisez le roman original de R.L.Stevenson ICI. Ou la relecture Hyde, du point de vue du double monstrueux ICI.

- Découvrez un amusant détournement du récit de Stevenson avec la BD Fantômette et l'étrange cas du Dr Jonquille, d'après une nouvelle de Georges Chaulet qui parodie le mythe Jekyll/Hyde.

9 commentaires:

  1. Waouh ! Il me tente beaucoup, beaucoup. Je vais vite aller l'acheter. Merci pour cette belle chronique. On est déjà dans l'ambiance rien qu'en te lisant !

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    1. A ce point là? Oh, je suis bien content de transmettre le plaisir que j'ai moi même ressenti et ainsi donner envie de le découvrir =) Je suis persuadé que tu aimeras =D

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  2. Un superbe billet et joliment illustré : comme toi, j'ai beaucoup aimé cette lecture !

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    1. Merci Nahe :) je ne suis pas allé voir ton billet encore, non? je file y jeter un oeil ;)

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  3. Je ne sais pas pourquoi je traîne à le lire car je souscris à presque tout ce que tu en dis... J'en suis aux jours précédant l'enterrement de la mère de Mary.

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  4. On ne t'arrête plus!
    Toutes tes propositions sont fascinantes! Où prends-tu le temps de lire? Es-tu devenu toi-même vampire et ne dors-tu plus la nuit?

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    1. Ah bah quand j' ai dit "je fais VRAIMENT le challenge", je le fais pour de vrai ;) j' enchaine les bouquins, et oui, quand je n' arrive pas à dormir, je reprends la lecture en cours plutôt que de me retourner indéfiniment dans mon lit. Finalement, le plus long c' est de rédiger la chronique sur le blog... Aussi parce que j' aime les peaufiner, et parce que je suis bavard, même à l' écrit. ^_^ Mais sinon, j' ai toujours été moitié vampire, voui voui.

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