mardi 19 mars 2019

Miniaturiste - Jessie Burton

The miniaturist, Ecco Press, 2014 - Gallimard (trad. de D.Letellier), 2015 - Folio, 2017.

  Nella Oortman n’a que dix-huit ans ce jour d’automne 1686 où elle quitte son petit village pour rejoindre à Amsterdam son mari, Johannes Brandt. Homme d’âge mûr, il est l’un des marchands les plus en vue de la ville. Il vit dans une opulente demeure au bord du canal, entouré de ses serviteurs et de sa sœur, Marin, une femme restée célibataire qui accueille Nella avec une extrême froideur. En guise de cadeau de mariage, Johannes offre à son épouse une maison de poupée, représentant leur propre intérieur, que la jeune fille entreprend d’animer grâce aux talents d’un miniaturiste. Les fascinantes créations de l’artisan permettent à Nella de lever peu à peu le voile sur les mystères de la maison des Brandt, faisant tomber les masques de ceux qui l’habitent et mettant au jour de dangereux secrets. 

  S’inspirant d'une maison de poupée d’époque exposée au Rijksmuseum d’Amsterdam, Jessie Burton livre ici un premier roman qui restitue avec précision l’ambiance de la ville à la fin du XVIIe siècle. Au sein de ce monde hostile, où le pouvoir des guildes le dispute à l'intransigeance religieuse et à la rigueur morale, la jeune Nella apparaît comme une figure féminine résolument moderne. Œuvre richement documentée et conte fantastique,
Miniaturiste est un récit haletant et puissant sur la force du destin et la capacité de chacun à déterminer sa propre existence. 

*** 

  Alors, oui, je sais, nous arrivons après la fête : voilà déjà quatre ans que le roman Miniaturiste a conquis le public et rencontrer le succès. Autant de temps qu'il nous faisait de l’œil et qu'il patientait dans notre PAL. A l'occasion de la sortie en France du dvd de l'adaptation télévisuelle du roman par la BBC, nous avons fini par nous plonger dedans pour vous donner notre avis...


  Amsterdam, XVIIème siècle. La toute jeune Petronella "Nella" Ooortman vient d'être mariée à un riche marchand de la ville, plus vieux d'elle de vingt ans, Johannes Brandt. Inexpérimentée et effacée, Nella part s'installer dans la fastueuse demeure de son époux où sa nouvelle belle-sœur, l'austère et pieuse Marin, mène la maison d'une poigne de fer. Délaissée par un époux toujours parti par monts et par vaux, écrasée par l'omniprésence de Marin, Nella se laisse sombrer dans la mélancolie et le doute : quels sont ces chuchotements et ces grincements de porte qu'elle entend dans la maison une fois la nuit tombée? Quel est le but de cette union, si ce n'est permettre à Johannes de pouvoir exhiber une jolie épouse en public? Bien que charmant, il fuit la couche nuptiale. Afin de distraire Nella, Johannes lui offre un splendide et gigantesque cabinet, reproduisant à échelle miniature la maison Brandt, afin qu'elle le garnisse selon son envie. A défaut de gérer sa nouvelle demeure comme elle l'aimerait, Nella s'approprie ce fac-similé : prenant contact par courrier avec un artisan miniaturiste de la ville, elle commande des objets à disposer dans son cabinet. Mais très vite, le miniaturiste lui envoie des créations que Nella n'a pas commandées, qui s'avèrent être les répliques exactes d'objets de la maison. Très vite, ce sont des poupées, fidèles reproductions de Nella, Johannes, Marin, et même des domestiques... Tandis qu'elle réalise que la position de son époux est plus délicate que ses moyens financiers le laissent à penser (ou en tout cas, que son compte en banque ne peut le protéger de tout), les cadeaux du miniaturiste, curieux prophète qui s'exprime à travers les objets, aident Nella à percer les secrets de la maison Brandt...

Book trailer pour la sortie en VO de Miniaturiste.

"Les mots sont comme de l'eau, dans cette ville, Nella. Une goutte de rumeur pourrait tous nous noyer."

  Jessie Burton nous plonge dans l'Amsterdam du "siècle d'or", période pendant laquelle la ville est la plus riche du monde. Cette grande puissance commerciale doit alors toute sa réussite aux nombreux marchands de la cité, qui savent profiter d'une position stratégique dans le réseau des commerces maritimes. Épices, soie, argenterie... ces transactions de par le monde, permises grâce à la "VOC", Compagnie néerlandaise des indes orientales, assurent une pérennité financière plus que confortable à la ville. C'est à ce faste que Nella, "sauvée" d'une famille noble mais désargentée grâce à ce mariage arrangé, est confrontée en premier lieu. Mais très vite, le voile des illusions se lève et l'auteure s'emploie à décrire un monde plus complexe qu'il n'y parait, fait de nuances et surtout de contrastes : l'austérité apparente de Marin et le train-train quotidien qu'elle fait vivre à toute la maisonnée (robes noires empesées, nourriture frugale, lecture de la Bible et offices réguliers à l'église) s'oppose en tout point au monde de Johannes et au confort que sa profession offre pourtant à toute la famille. A travers cette situation écrasante de contradictions, l'auteure dresse un tableau d'une réalité qui s'étend à toute la ville, à la fois étouffée et écartelée entre le rigorisme instauré par le protestantisme d'un côté, et les florins et l'opulence qui font pourtant tourner Amsterdam de l'autre. 
"Nous forgeons nous-même les barreaux de notre cage."

Amsterdam et son canal au XVIIème siècle.

  Cette toile de fond minutieusement restituée sert de décor à un véritable thriller domestique et social. L'atmosphère du premier tiers du livre évoquerait presque un scénario hitchcockien prenant pour cadre un tableau de Vermeer ou de P.de Hooch. En s'inspirant d'une réelle maison de poupées exposée au Rijksmuseum d'Amsterdam, Jessie Burton réinvente toute l'histoire de ses possesseurs : Nella et Johannes Brandt ont véritablement existé, mais Miniaturiste est une interprétation totalement fictive de leur vie, l'auteure brodant son intrigue imaginaire autour du cabinet de miniatures qui devient l'élément pivot de son roman. L'objet, déjà intriguant, presque hypnotique, peut aussi être effrayant : l'héroïne n'a de cesse de s'interroger quant au pouvoir de prédiction que suggèrent les agréments que l'artisan lui envoie, et à quel point ce qui se met en scène dans la maison de poupées reflète la réalité de la maison Brandt... ou l'influence. Une atmosphère légèrement fantastique, un grain ésotérique, s'instaure alors, mais sans jamais briser la crédibilité de l'histoire.

 La véritable maison de poupée de la véritable Petronella Brandt, conservée au Rijksmuseum.

"Le comportement de chacun est observé en permanence. Et toute cette bigoterie - les voisins qui surveillent leurs voisins, tressant des cordes pour tous nous ligoter !"

  Mais comme la petite maison dans la grande, ce roman est construit autour de plusieurs récits enchâssés les uns dans les autres : l'intrigue historique, l'intrigue sociale, et, enfin, l'intrigue intimiste (dans tous les sens du terme, peut-être, car c'est le nom que l'on donne aux peintres représentant les scènes d'intérieur, comme le faisaient justement de nombreux artistes flamands), voir... féministe? Une fois le roman dépouillé des éléments propres à la reconstitution et à l'atmosphère, le nœud central de l'intrigue s'avère finalement être la place des femmes (leur rôle, ce qu'elles peuvent se permettre dans la société flamande du XVIIème, ce qu'elles peuvent laisser paraître et... ce qu'elles peuvent faire une fois les apparences sauvées, quand tout le monde détourne le regard) et le cheminement identitaire de Nella. La jeune fille inexpérimentée, encouragée par les étranges missives laissées par le miniaturiste, devient femme quand elle comprend qu'elle peut elle aussi prendre les choses en main face au vernis des Brandt qui s'écaille...

" Le problème, Seigneur, c'est que ceux qui n'ont pas d'horizons veulent nous arracher les vôtres."

 Nella attendant la livraison du miniaturiste?

"– Les femmes portent malchance à bord.
– Elles portent la chance que les hommes leur accordent."

  Aussi, l'écriture, presque "trop" fluide et "trop" accessible dans le premier tiers du roman (et qui parait alors presque décevante face à l'audace de la trame), évolue avec Nella : progressivement, les métaphores se multiplient et le langage symbolique s'instaure tandis que le mystère redouble et que l'héroïne, à défaut d'être la maîtresse de maison qu'elle croyait devenir, devient surtout maîtresse de son propre destin.

"Nous formons ensemble une trame tissée d'espoir dont la confection ne revient qu'à nous."

En bref : Récit fictif prenant pour cadre l'Amsterdam opulente du XVIIème, Miniaturiste parvient à mêler Histoire et mystère sans jamais perdre en solidité. A la fois thriller domestique et drame social dans un décor de peinture flamande, ce roman s'attache à montrer les contradictions d'une société hypocrite et le combat d'une femme pour "garder la tête hors de l'eau", expression pleine de symbolique qui revient souvent dans le livre, en écho aux eaux du canal toujours prêtes à déborder si on n'y prend pas garde. Un ouvrage magistral, à peine entaché par sa fin un tantinet lapidaire.

"La pitié,contrairement à la haine, peut-être enfermée et mise de côté."

 Jessie Burton, l'auteure.

Et pour aller plus loin...


-Découvrez l'adaptation télévisuelle par la BBC.

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