samedi 20 août 2016

Gourmandise littéraire : Terrine de crevettes en pot & omelette soufflée, par Maud Bailey.


  Vous souvenez-vous de Possession? Dans ce roman érudit et capiteux, A.S.Byatt nous raconte une véritable chasse au trésor littéraire dans le milieu universitaire anglais : Roland Mitchell, jeune chercheur spécialiste du grand poète victorien Randolph Ash, découvre par hasard une lettre inconnue de l'auteur, révélant une relation intime et jusque là inconnue avec l'une des plus grande femme de lettres de l'époque, Chrsitabelle Lamotte. Le jeune homme entre en contact avec Maud Bailey, spécialiste de l’œuvre de la poétesse, et part avec elle à la recherche du reste de la correspondance de Ash et de Lamotte, tous les deux hantés par cette idylle d'un autre âge.
  Si c'est au départ leur passion commune pour la recherche littéraire qui lie nos deux héros, il faut reconnaître que leurs débuts de relation ne sont pas des plus aisés. Parce que tous deux ont vécu des histoires d'amour complexes qui les ont profondément endurcis, ils sont sur la défensive, tout en rêvant secrètement d'un amour romanesque qu'on ne trouverait que dans la poésie.

  Aussi, lorsque Maud reçoit la visite de Roland pour la première fois, elle hésite longuement avant de l'inviter à dîner, le jeune homme ayant loupé son train de retour. Elle fait cependant l'effort de le recevoir chez elle, et lui cuisine alors un met des plus britanniques... Des Potted shrimps (Littéralement "crevettes en pot"). Ce n'est que le début de nombreuses références culinaires, qu' A.S.Byatt se plait à glisser ça et là, à grand renfort de détails alléchants dans tout son livre...

  Malheureusement, si la traduction française fait la part belle à l'écriture et la restitution du style volontairement victorien, les potted shrimps, dans le texte francophone, deviennent de tristes... "crevettes en boite"!


“Maud Bailey gave him potted shrimps, omelette and green salad, some Bleu de Bresse and a bowl of sharp apples. They talked about Tales for Innocents, which Maud said, were mostly rather frightening tales derived from Grimm and Tieck, with an emphasis on animals and insubordination.”

"Maud Bailey luit servit des crevettes en boîte cuisinées, une omelette et une salade verte, du bleu de Bresse et une coupe de pommes sures. Ils parlèrent des Contes pour les innocents, qui, selon Maud, étaient dans la majorité des contes assez effrayants adaptés de Grimm et de Tieck, et mettaient l'accent sur les animaux et l'insubordination."

Possession, A.S.Byatt, chapitre 4.

  La terrine de potted shrimps est un plat traditionnel du Lancashire, issu d'une mode culinaire de conservation au beurre qui était très courante dans les années 40. Le beurre, une fois clarifié, était versé sur les aliments (ici, les crevettes) préalablement cuisinés, faisant office d'opercule hermétique. En plus d'assurer la conservation, cette méthode permettait aussi de diffuser la saveur des épices cuisinées avec les crevettes, et ainsi leur donner un goût unique à la consommation.

  On mangeait habituellement ces crevettes tartinées sur des toasts ou du pain de campagne. Cependant, puisque Maud les sert ici avec une omelette, on peut imaginer qu'elle fait un mix entre la façon traditionnelle de consommer ces potted shrimps avec la recette de l'omelette aux crevettes. L'omelette aux crevettes telle qu'on la cuisine en Grande Bretagne est en fait une omelette soufflée, que l'on garnit de crevettes cuites et décortiquées avant de la replier et de la servir.
  Nul doute qu'associer ces deux recettes en proposant à vos invités de garnir une omelette soufflée de potted shrimps remportera un vif succès...

Ingrédients pour les potted shrimps (pour 8 petits pots ou terrines):
-300g de beurre salé,
-500g de crevettes grises (ou à défaut, de crevettes cocktail) cuites et décortiquées,
-noix de muscade,
-piment de Cayenne,
-un citron non traité,
-sel et poivre.

A vos tabliers!
- Clarifiez tout d'abord le beurre : Mettez-le à fondre à feu doux dans une casserole puis poursuivez la cuisson jusqu'à petite ébullition. Une écume blanchâtre que l'on surnomme "petit-lait" se forme à la surface : retirez ce premier dépôt à l'aide d'une cuillère puis laissez reposer le beurre avant de retirer le second dépôt qui se sera formé ensuite. Le beurre ainsi clarifié, versez-le dans un bocal. Réservez.
- Dans une jatte, mélangez les crevettes avec le zeste et le jus d'un citron, du sel, du poivre, une cuillère à café de muscade, et une pincée de piment de Cayenne en poudre.
- Répartissez dans huit petits ramequins, pots ou terrines individuelles. Tassez bien, puis versez sur le dessus un peu de beurre clarifié de façon à former une couche d'un bon cm d'épaisseur au moins. Placez les terrines au réfrigérateur pendant une heure : la pellicule de beurre se solidifiera et les crevettes pourront se conserver ainsi 4 à 5 jours.

Ingrédients pour l'omelette soufflée (pour 2 personnes):
-6 oeufs,
-fromage râpé,
-1/2 verre de lait,
-sel et poivre.

A vos tabliers!
-Séparer les blancs des jaunes. Battre les jaunes avec le lait, une poignée de fromage finement râpé, le sel et le poivre. Réservez.
-Montez les blancs en neige ferme puis les ajoutez au mélange précédent en les liant délicatement.
-Faire chauffer une poêle graissée sur feu moyen, versez y le mélange et laissez cuire pendant cinq minutes environ.
-Versez dans un plat le temps de graisser de nouveau la poêle si nécessaire, puis remettez-y l'omelette sur l'autre face pour cinq minutes de cuisson à nouveau.
-Une fois cuite, repliez l'omelette en deux (éventuellement garnie de quelques cuillères de potted shrimps) et servez sans attendre.

***

Ramequin à potted shrimps vintage, comme vous pourrez en
 trouver sur le net pour un effet délicieusement rétro à votre table.

  Dégustez en compagnie d'amis passionnés de littérature, tout en refaisant l'histoire des grandes œuvres avec eux et en rêvant d'amours romanesques.

mercredi 17 août 2016

Nous avons toujours vécu au château - Shirley Jackson

We have always lived in the Castle, Viking Press, 1962 - Nous avons toujours habité le château (trad. de Françoise Maleval), C.Bourgeois, 1971 - Editions 10/18, 1990, 2012 - Editions Pocket, 1999 - Nous avons toujours vécu au château (trad. de J.P.Gratias), Editions Rivages, 2012.

"Je m'appelle Mary Katherine Blackwood. J'ai dix-huit ans, et je vis avec ma soeur, Constance. J'ai souvent pensé qu'avec un peu de chance, j'aurais pu naître loup-garou, car à ma main droite comme à la gauche, l'index est aussi long que le majeur, mais j'ai dû me contenter de ce que j'avais. Je n'aime pas me laver, je n'aime pas les chiens, et je n'aime pas le bruit. J'aime bien ma soeur Constance, et Richard Plantegenêt, et l'amanite phalloïde, le champignon qu'on appelle le calice de la mort. Tous les autres membres de ma famille sont décédés."

Ainsi commence le chef-d'oeuvre de la romancière Shirley Jackson (1915-1965), également auteur de la célèbre nouvelle "La Loterie" et du roman Maison hantée, porté à l'écran par Robert Wise (La Maison du diable).

***

    Voilà longtemps déjà qu'on entend parler de ce roman, auquel nos lectures n'ont de cesse de faire référence. Nul doute qu'il nous fallait opérer un petit détour par ce classique de Shirley Jackson (1916-1965), autrice adulée par Stephen King (il tenait son roman The Haunting og Hill House comme LE roman de maison hantée par excellence) et Neil Gaiman (qui cite ce livre comme étant son favori). Cette nouvelle traduction était l'occasion de découvrir cet immanquable de la littérature gothique américaine.


    L'intrigue nous plonge dans la campagne américaine des années 1950. A l'écart d'un petit village isolé, aux habitants très "comme il faut", se tient l'imposant manoir des Blackwood, vestige d'une noblesse d'un autre âge. La bâtisse est encore habitée par les derniers membres de l'illustre famille : Mary Katherine (surnommée Merricat), la narratrice âgée de 18 ans, sa sœur aînée Constance, et leur vieil oncle Julian. Tous les trois sont les seuls rescapés d'un ultime repas à l'arsenic, qui a emporté tout le reste de la famille six ans plus tôt.
  Ce fait-divers dramatique aura coûté aux Blackwood leurs dernières parcelles de reconnaissance sociale : déjà peu appréciés parce que descendants d'une caste privilégiée, il ne manquait plus que cette sombre affaire pour se faire carrément détester. Aussi, les trois survivants vivent-ils plutôt reclus, sauf pour les courses hebdomadaires en ville.  L'occasion pour les  villageois d'afficher sans honte leur animosité à l'égard des Blackwood : sobriquets, chuchotements, moqueries... Mais à Blackwood Hall, l'étrange Merricat fait fi des racontars et entretient un quotidien empreint d'une étrange fantaisie, se complaisant dans une asociabilité baignée d'imaginaire. Jusqu'au jour où un lointain cousin frappe à la porte, animé d'intentions particulières. En lui ouvrant, Constance ne se doute pas, contrairement à Mary Katherine, qu'elle fait entrer le loup dans la bergerie. A partir de cet instant, les tensions qui planent depuis le décès de la famille six ans plus tôt vont s'intensifier jusqu'à leur explosion...

 
 "We have always lived in the castle",
mise en scène gourmande par le photographe Charles Roux.

    Véritable chef d’œuvre du gothique contemporain, Nous avons toujours vécu au château mérite sa popularité. La puissance de ce livre tient d'abord à sa narration, unique, par la jeune Mary Katherine. Bien qu'âgée de 18 ans, elle évolue dans un univers teinté de bizarrerie, où la pensée magique propre aux enfants est reine, le mot d'ordre d'un quotidien fantaisiste fait de paris avec le hasard. Qui, petit, n'a jamais considéré la route jusqu'à l'épicerie comme un jeu de l'oie ? Qui n'a jamais prédit de l'augure d'une journée sur ce qu'il adviendrait ou non le temps de compter jusqu'à trois ? Ou encore, qui n'a jamais fait d'un objet tout à fait banal un talisman porteur de chance? Voilà le monde de Mary Katherine, filtre par lequel le lecteur entre dans l'histoire, dont l'atmosphère frôle alors le fantastique sans jamais y sombrer. 


    Le ton, ironique, et le style, magnétique, instaurent très vite une ambiance macabre mêlée de chimères enfantines. En ressassant sempiternellement la mort (accidentelle?) de la famille à l'arsenic, appuyée du regard en coin des villageois et des rumeurs criminelles qui circulent encore six ans plus tard, Shirley Jackson créé un climat de folie morbide fascinante qui, par petites touches insidieuses disséminées au fil du quotidien domestique des Blackwood, monte crescendo au point de devenir totalement anxiogène.


    La qualité de ce roman n'est pas seulement liée au ton résolument gothique et à sa tension dramatique réussie. Shirley Jackson va beaucoup plus loin et nous sert une véritable réflexion, fine et tranchante sur la nature humaine. Car la fin, où explose l'animosité croissante des habitants de village contre les Blackwood au point de prendre la forme d'une chasse aux sorcières, vient questionner le potentiel de la haine dont nous sommes capables. A travers Nous avons toujours vécu au château, la romancière partage également ses propres phobies (elle finit sa vie agoraphobe) ainsi que la photographie d'une famille vivant sous cloche avec ses propres fantômes, et dont l'enfant devient le symptôme .

"Merricat, veux-tu du thé?"

En bref : Un conte gothique macabre et angoissant, au style impeccable et à la narration troublante. Un classique entre héritage et modernité qui mérite d'être redécouvert ; on le referme avec le sentiment d'être encore un peu à Blackwood Hall...
 

lundi 15 août 2016

Les rêves sont faits pour ça - Cynthia Swanson.

The bookseller, Harper publishing, 2015 - Editions Mosaïc (trad. de M.Beury), 2016. 

  Une nuit, Kitty rêve qu’elle se réveille dans une chambre inconnue. Auprès d’elle, un homme qu’elle ne connaît absolument pas mais qui l’appelle Katharyn, et deux petits enfants qui l’appellent maman mais dont elle ne peut être la mère. Puis la scène s’estompe, Kitty ouvre les yeux et reprend sa vie de célibataire amoureuse des livres et libraire à Denver. Mais le rêve revient. De plus en plus souvent. De plus en plus puissant…

  Face au miroir de cette autre vie imaginaire, Cynthia Swanson fait douter le lecteur.  Qui est vraiment son personnage ? Kitty, la jeune femme qui a fait le choix de se consacrer à sa passion des livres et n’a pas eu d’enfant, ou bien Katharyn, l’épouse comblée, son double onirique ? Au fil des pages, les frontières se brouillent. La résolution, en réorganisant les morceaux du miroir, laisse troublé, stupéfait et ému.

  Cynthia Swanson explore avec créativité les méandres de nos rêves, les raisons de nos choix et la profondeur de nos dénis. Un portrait de femme, et une évocation saturée d’élégance et de nostalgie de l’Amérique des années 1960. 

***

Denver, où se passe l'histoire, dans les années 60.

  Je dois l'avouer, c'est d'un œil suspicieux que j'ai regardé cet ouvrage lorsque les annonces de sa sortie ont commencé à circuler : un synopsis très alléchant et une couverture rétro à souhait, certes, mais ma dernière lecture chez Mosaïc (aussi la première, d'ailleurs), ne m'avait laissé qu'un goût mitigé (rappelez vous, c'était ICI.) Cela avait clairement confirmé que je n'étais pas le public visé. Ceci dit, lorsque Les rêves sont faits pour ça m'a été proposé en partenariat, toujours aussi titillé par l'étrange synopsis, j'ai décidé de tenter malgré tout la lecture...

 Couvertures de l'édition originale .

  Et que vous en dire, me demanderez-vous? Eh bien je vous dirai qu'il aurait été dommage de passer à côté, car la qualité de l'ouvrage dépasse de loin la sympathique mais simple fabulette que l'on s'imagine. C.Swanson, connue outre-Atlantique pour ses nouvelles, nous conte cette singulière histoire d'un style d'une grande élégance et qui sert tout particulièrement la psychologie intrinsèque de son roman. Car au-delà de l'univers des rêves, l'auteure nous offre un conte à la fois complexe et fascinant qui explore avec onirisme les méandres de l'inconscient humain. Avec subtilité, C.Swanson invite le lecteur à une véritable réflexion sur les conséquences de nos choix, mais aussi notre façon de vivre le déni et les actes manqués.


  "Cela semble idiot de le dire à haute voix,mais je veux être sûre que mon inconscient comprenne.je peux être sûre qu'il sache que je comprends. La vie parfaite n'existe pas.Elle n'est pas parfaite ici ,et elle n'est pas parfaite là-bas."

  De l'alternance des deux vies que l'héroïne vit et/ou rêve au fil de la lecture, s'instaure presque une angoisse croissante. On se perd nous aussi dans l’entrelacs de ces deux quotidiens dont la succession se fait de plus en plus régulière, au point de voir avec une pointe d'appréhension la vie du rêve prendre le pas sur la vie réelle... A moins que ce ne soit l'inverse? La tension dramatique monte en gradation tandis que l'on s'interroge et que l'on mène l'enquête avec l'héroïne, cherchant l'origine consciente ou inconsciente de sa deuxième vie onirique. Si on réalise rapidement qu'aucune des deux n'est parfaite, et que chacune a son lot d'événements heureux et de malheurs, on parvient à reconstituer les pièces du puzzle vers un dénouement tragique, logique, mais aussi très émouvant.



  Parallèlement à son intrigue, C.Swanson ajoute un décor qui fait toute la différence en situant son histoire dans les années soixante, dont elle est une grande spécialiste. Elle parvient ainsi à restituer les sixties en évitant les clichés trop faciles, mais en distillant au contraire avec subtilité les éléments qui nous plongent dans la réalité historique, culturelle et sociétale de cette décennie iconique, questionnant en même temps de la statut de la femme à cette époque. A la fois intelligent et esthétique, ce choix nous plonge dans un univers nostalgique dont on sort l’œil marqué de couleurs saturées et l'oreille résonnant de musiques pop grésillantes.

 "Au fil des ans,j'ai découvert peu à peu que le fait de ne pas être mariée me donne ,tout comme à Frieda,une liberté et une singularité que les femmes de notre âge ne possèdent pas. Un peu comme un collier original qui attirerait l'œil dans la vitrine d'un bijoutier,avec ses perles multicolores ."


En bref : Un récit d'une grande élégance, onirique et profondément psychologique. L'atmosphère rétro des années soixante apporte une réelle aura à cette histoire, d'une grande originalité et à la mélancolie douce-amère. Une réussite à découvrir, un roman qui nous déstabilise avec grâce. 

Un grand Merci à L&Pconseils et Mosaïc pour cette découverte.

vendredi 29 juillet 2016

Shakespeare, l'oeuvre au rouge - Henriette Chardak.

Editions de l'Archipel, 2016.

  1595. William Shakespeare vient de composer  Roméo et Juliette, et s’apprête à écrire une nouvelle pièce : Hamlet. Ayant rejoint la troupe du Lord Chamberlain, il prend ses quartiers au Théâtre du Globe.
 
Hamlet, inspiré du destin de l’astronome danois Tycho Brahe, lui permet d’évoquer ses propres troubles psychologiques. Sous la mise en scène codée, le crâne devient la Terre en mouvement : cosmogonie de l’œuvre d’un homme qui cherche à fuir le monde. Mais ce génie a un talon d’Achille : l’amour, et sa peur panique de mourir de la syphilis.
  Quand le théâtre prend feu, Shakespeare se retire loin des intrigues, dans le village de son enfance. Père d’enfants légitimes et illégitimes, il entre dans l’intimité du nouveau roi d’Angleterre, James Ier. Mais certains affirment que William lui-même serait né des amours de la reine Elizabeth et de Robert Dudley ? Être ou ne pas être soi-même, telle était la question qu’il se pose et impose aux autres.
 
  Dans le second volume de cette biographie romanesque, Henriette Chardak éclaire les zones d’ombre que Shakespeare a conçues pour se protéger.

***

  Au mois de Mars dernier, j'avais chroniqué la première partie de cette biographie, envoyée en partenariat par les éditions de l'Archipel. Vous vous souvenez certainement de mon enthousiasme : l'ouvrage, à la fois méticuleux et fouillé, s'offrait le luxe d'un style original proche du roman sans négliger le sérieux des données historiques. A la suite de mon article, j'ai eu l'immense chance de recevoir un mail d'Henriette Chardak et d'échanger quelques messages avec elle, l'occasion pour moi de lui réitérer mon admiration pour son travail d'écriture. D'une amabilité et d'une humilité sans borne, Mme Chardak a qui plus est eu la gentillesse de me dédicacer ce second ouvrage, reçu au Printemps dernier...


  On retrouve le dramaturge là où l'auteure l'avait laissé au terme du premier opus de cette grande investigation historique. Après l'enfance, les débuts itinérants à Londres et les premières pièces, William est maintenant un auteur et comédien reconnu qui explose sur la grande scène du monde. Là où l'intensité et le tumulte de l'époque élisabéthaine montaient en gradation dans l'ouvrage précédent, on y est cette fois plongé avec bruit et fureur. Henriette Chardak nous pousse dans ce tourbillon bruyant et fascinant avec un réalisme qui force l'admiration, l'écriture toujours servie par sa plume si caractéristique.

 Gravure et reconstitution du théâtre du Globe.

  Cet opus est aussi plus noir, plus complexe, plus introspectif : Flirtant avec les arcanes du Pouvoir en place quand il n'utilise pas la métaphore de ses pièces pour dénoncer ses frasques, Shakespeare est sur une position ambivalente et doit sans cesse passer de l'ombre à la lumière pour se protéger. Son œuvre est comme un miroir révélateur qui peut tantôt le glorifier, tantôt le pousser à sa perte, et entrainer les siens avec lui.

  Vient alors la grande question : Comment se protège-t-il? De quels masques se pare-t-il pour sauver sa réputation et son honneur? Entre autres parades dignes du personnage, Henriette Chardak en vient à explorer l'origine même de sa naissance et de son réel statut : serait-il protégé par une quelconque noblesse de sang? Et auquel cas, cette noblesse serait-elle légitime ou non? Sans substituer William Shakespeare à un autre écrivain ou un nègre qui serait le véritable auteur de ses pièces, H.Chardak lie ses propres théories à d'autres spéculations déjà évoquées dans les enquêtes relatives à la généalogie Shakespearienne, dont une éventuelle filiation avec Lord Robert Dudley et... la Reine Elizabeth I! 



  Cette théorie, si elle a comme toutes les autres ses partisans et ses détracteurs, a le mérite d'être une fois encore défendue avec style et talent. Après tout, l'avantage de toutes ces zones de flou qui persistent autour de Shakespeare, c'est qu'elles nous permettent, encore aujourd'hui, de nous perdre avec délice dans toutes les conjectures possibles...

En bref : Une deuxième partie qui ne fait pas défaut au premier ouvrage. On retrouve tout ce qui avait fait la réussite de l'espion des âmes, l'aspect psychologique en plus. On redécouvre avec fascination un Shakespeare torturé et secret dans un Londres historique palpitant, monde à la fois obséquieux et fallacieux... Quelle meilleure lecture pour continuer de célébrer les 400 ans du décès de cet homme illustre ?



Un grand merci à L&P Conseil pour ce partenariat,
ainsi qu'à Henriette Chardak pour sa grande gentillesse.

2016 : 400ème anniversaire de la mort de Shakespeare.

Et pour aller plus loin...

jeudi 21 juillet 2016

Gourmandise Littéraire : Jambon persillé de Bourgogne pour Steed et Mrs Peel.



  Que ce soit à l'écran ou dans les adaptations romancées de la série, le tandem de Chapeau Melon et Bottes de cuir ne refuse jamais un dîner classieux arrosé de champagne. Si les novélisations de John Garforth n'ont pas toujours cerné l'esprit décalé du feuilleton, cet intérêt porté aux plaisirs de la table a été conservé dans la version livresque. Dans le titre Drôles de morts, nos deux agents -qui enquêtent sur une étrange série de résurrections survenues au cimetière de Highgate- ne sont pas en reste côté collation : outre le sandwich accompagné de cognac présenté l'an dernier, le Pub du Dragon qui avoisine le cimetière et où ils ont établi leur quartier général propose des mets plus substantiels. L'un des plats que Steed préfère commander à l'aubergiste Roderick n'est ni plus ni moins qu'un jambon de bourgogne persillé, recette traditionnelle française, s'il vous plait! Emma se laissera-t-elle aussi tenter par la gastronomie venue de l'hexagone?

" -Je vous recommande le jambon de Bourgogne persillé. Ce n'est pas une recette à eux ; Roderick l'a volée sans vergogne dans un petit bistrot de Dijon mais il la réussit très bien.
  Emma le trouvait souvent exaspérant quand il parlait cuisine, aussi tenta-t-elle rapidement de marquer un point.
-Le restaurant des Trois Faisans n'est pas un petit bistrot. Mais comme c'est Pâques la semaine prochaine, je vais en goûter (...). Un Campari avec de la glace et un zeste, commanda Emma, et un peu de ce jambon persillé en gelée au persil.
  Elle fut satisfaite de voir Steed pâlir légèrement. Le jambon était effectivement digne des ducs de Bourgogne, et un second Campari complèta le sentiment de satisfaction d'Emma."

Drôles de Morts (Chapeau Melon et Bottes de Cuir #2), John Garforth, éditions Solar, 1967 (chapitre 3)

 Steed et Emma au pub... ou comment faire le point sur une enquête de façon agréable.


  Pourquoi cette allusion à Pâques? Car en plus d'être un plat français par excellence -et plus particulièrement dijonnais- la coutume voulait aussi qu'on mange de ce jambon à l'occasion des fêtes de Pâques, une tradition qui se perpétuait en Côte D'Or depuis le XIVème siècle. Cette recette proche du fromage de tête se réalise avec des ingrédients typiquement bourguignons comme la moutarde de Dijon ou encore un vin blanc de Bourgogne.
  Et le restaurant des Trois Faisans? Eh bien applaudissons la culture française de l'auteur John Garforth, car ce restaurant a bel et bien existé. L'établissement avait son adresse place ducale et était particulièrement renommé pour la qualité de sa cuisine.


***

Ingrédients (pour 4 personnes) :
-1,5 kg de palette dessalée.
-1 carotte
-1 oignon 
-2 gousses d’ail 
-2 échalotes
-1 bouquet garni
-5 grains de poivre
-25 cl de vin blanc sec
-1 c-à-s de moutarde de Dijon
-2 c-à-s de mélange de persil et d'estragon ciselés.
-4 feuilles de gélatine
-sel, poivre

A vos tabliers:
- Mettez la palette dessalée dans une grande marmite, couvrez d’eau froide. Portez à ébullition et laissez frémir 5 minutes. Egouttez la viande et éliminez l’eau. 
- Rincez la viande, remettez-la dans la marmite et recouvrez-la d’eau froide. Ajoutez-lui l’oignon piqué de clous de girofle, la carotte, le poivre et le bouquet garni. Couvrez et laissez cuire 1 h 30 à légers frémissements (la viande doit être bien cuite). Retirez la viande, laissez tiédir et découpez-la en cubes.
- Faites tremper les feuilles de gélatine dans de l’eau froide pour les ramollir.
- Mettez dans une casserole l’échalote, l’ail pelés et hachés, la moutarde et le vin blanc. Laissez réduire au 2/3, puis ajoutez, hors du feu, les herbes ciselée, 10 cl de jus de cuisson de la palette et les feuilles de gélatine essorées. 
- Mélangez les morceaux de viande avec la préparation précédente. Rectifiez l’assaisonnement. Moulez en terrine et réservez 24 heures au réfrigérateur avant de servir.


  Et maintenant, à défaut d'une table bourguignonne de renom ou d'un pub anglais où déguster ce plat traditionnel, ne reste plus qu'à vous régaler de vos propres prouesses culinaires. Surtout si vous avez besoin de forces avant d'aller mener l'enquête dans un cimetière mystérieux...


mardi 19 juillet 2016

A vos zapettes : une "Duchesse rebelle" mise à l'honneur dans "Secrets d'Histoire".




  Pour tous les passionnés d'Histoire et de Littérature, mais surtout des deux à la fois, il faudra regarder Secrets d'Histoire, ce soir mardi 19 Juillet 2016. 



  Pourquoi? Car la personnalité mise à l'honneur dans le numéro diffusé aujourd'hui n'est autre que La Grande Mademoiselle, Anne-Marie-Louise d'Orléans, frondeuse protagoniste du roman Duchesses rebelles : l'intrépide cousine du roi, d'A-M.Desplat-Duc présenté il y a quelques semaines. Une princesse dont la vie passionnante mérite qu'on s'y attarde et qui n'a pas volé le regain d'intérêt qu'on lui porte ces temps derniers!
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  Pour vous mettre l'eau à la bouche, vous pouvez visionner ci-dessous le sommaire de l'émission, où l'on aperçoit quelques prestigieux intervenants...
 

  Pour ceux qui louperont ce documentaire, rappelons qu'il sera disponible en replay dès demain ;)...


dimanche 17 juillet 2016

Le Médaillon de Budapest - Ayelet Waldman

Love and treasure, Knopf, 2014 - Editions Robert Laffont (trad. de D.Bernard), 2015 - Editions France Loisirs, 2016.

  En 1945, Jack Wiseman, lieutenant américain basé à Salzbourg, est chargé de garder le « train de l'or hongrois », rempli de biens volés aux Juifs. Avant d'être démobilisé, il dérobe un médaillon en forme de paon, en souvenir d'une femme qu'il a rencontrée là et dont il est tombé amoureux. Soixante ans plus tard, voulant faire la paix avec sa conscience, il confie une mission à sa petite-fille, Natalie : retrouver la propriétaire du bijou.
   De l'Empire austro-hongrois à l'Amérique contemporaine, un bouleversant roman polyphonique qui combine avec brio trois intrigues : un puissant roman d'amour, un thriller sur le trafic d'oeuvres d'art, l'histoire vraie enfin d'un scandale historique.

« Ambitieux, captivant et terriblement émouvant. Le Médaillon de Budapest n'est pas un simple roman, c'est une malle aux trésors. » Joyce Carol Oates

***

  C'est lors de mon périple estival de 2015 que j'ai repéré ce livre pour la première fois : impossible de passer à côté de cette couverture Art-Déco, surtout lorsqu'elle revendique les louanges de la grande Joyce Carol Oates elle-même. Le résumé avait tout d'alléchant, abordant plusieurs thèmes qui me sont chers : une enquête trans-générationnelle touchant aux secrets d'une famille et à l'Art, l'Histoire du peuple juif et notamment au sortir du génocide de 39-45, et le cadre romanesque et capiteux du vieil Empire austro-hongrois... Alors, plus précisément, qu'est-ce que ce Médaillon nous raconte?

 Trailer pour la sortie du livre.


  Plusieurs histoires, en fait. Car c'est là un très beau roman polyphonique que nous sert Ayelet Waldman. On commence le récit dans le Maine, où Nathalie, en pleine crise existentielle à la suite d'un houleux divorce, reçoit de son grand-père mourant un ancien médaillon en forme de paon. Ce bijou, il l'a volé dans le 'train de l'or hongrois', ce train rempli de biens volés aux juifs par les nazis et qu'il avait été chargé de surveillé en 1945, alors qu'il n'était qu'un jeune lieutenant missionné par l'armée américaine. Cette année avait été celle de son premier grand amour : une femme rescapée des camps, juive tout comme lui mais profondément meurtrie par un parcours dont elle n'est pas sortie si indemne qu'on le croit. 
  Au cours de toute une partie consacrée à cette année 1945, l'auteure, à travers l'idylle de Jack, restitue une troublante vérité historique : celle des conditions de vie déplorables imposées aux Juifs survivants après la guerre, tous entassés tels des réfugiés dans d'anciens hôtels désaffectés ou bâtiments insalubres surveillés par l'armée, avec l'impossibilité de rejoindre leur pays et leur famille. Parallèlement, on découvre à travers l'Histoire de ce train de l'or hongrois celle d'un vraie trafic, aussi bien de possessions et richesses diverses que d’œuvres d'art spoliées aux Juifs par les nazis, et qui ne seront jamais réellement rendus malgré ce que l'armée peut prétendre. Des faits encore trop peu connus de nos jours et que ce roman a le mérite de rappeler.



Couvertures des éditions originales.


  Partant de ce fait divers réel qu'A.Waldman lie à sa fiction, le médaillon fait ensuite office de fil conducteur à travers les époques et ses différents possesseurs. "Une malle aux trésors", disait J.C.Oates, et c'est exactement cela. Le médaillon de Budapest est comme ces vieux coffrets à bijoux que l'on trouverait sur un grenier poussiéreux : impossible d'en sortir un collier ou un bracelet sans qu'il soit lui-même entremêlé à d'autres chaines ou médaillons. Extraire l'un deux de la boîte et ce sont tous les autres que l'on entraîne à la suite. Le médaillon en forme de paon, après le souvenir de la douloureuse romance de Jack, entraine Nathalie à la recherche de l'origine plus ancienne du bijoux, une enquête dans les rues romanesques de Budapest. Elle est alors aidée d'un expert en Arts dont les propres investigations se recoupent à celles de Nathalie. Il se trouve qu'il cherche depuis plusieurs années un portrait surréaliste disparu pendant la Seconde Guerre mondiale, représentant une femme à tête d'oiseau arborant justement ce même bijou.  Tandis que cette enquête confronte en même temps nos deux personnages à leurs propres origines juives et aux douleurs héritées du génocide au-delà des générations, nouveau saut dans le temps: le Budapest des années 1910. Là, on rencontre la première détentrice du médaillon, une jeune femme désireuse d'émancipation féminine dont les idéaux politiques choquent la bonne société...et le psychiatre féru de doctrine freudienne qui raconte son histoire...

 A gauche: le Train de l'or hongrois en 1945;
A droite: une caisse du train, ne comportant exclusivement que des bagues de fiançailles volées aux Juif avant le départ pour les camps.

  Vous l'aurez compris, nous avons donc là un récit foisonnant et riche des nombreuses recherches de l'auteure. Son intrigue, construite en trois temps, explore donc plusieurs époques et histoires rattachées à un seul et même bijou, ce qui permet tout à la fois d'explorer de nombreux thèmes qui lui étaient apparemment très chers. Parallèlement aux sauts dans la chronologie , Ayelet Waldman, vient questionner l'incidence psychologique de la Shoah sur les descendants des juifs ayant survécu, évoquant ainsi la fascinante psychogénéalogie. L'écriture, très fluide, permet vraiment d'aborder la richesse de l'intrigue et la multiplicité d'événements sans le moindre heurt. Vous l'aurez compris, j'ai beaucoup apprécié cette lecture mais j'admets néanmoins quelques défauts particulièrement décriés par d'autres lecteurs...

 Couvertures d'éditions étrangères.

"Derrière chaque survivant du génocide existait l'histoire d'un heureux hasard qui tenait du miracle, d'un subterfuge de la dernière chance, d'un clin d’œil du destin. Les autres, ceux qui n'avaient rien connu de cela, étaient morts."

  En effet, certains s'avouent à juste titre déçus de voir autant de sujets prometteurs n'être que survolés, du moins en comparaison du développement qu'on pouvait en attendre. Ayelet Waldman a déjà fait un énorme travail, certes, mais chaque histoire rattachée au médaillon étant complétement étrangère aux autres, on saute de l'une à la suivante avec un sentiment d'inachevé. Que deviennent les personnages? Quelle est la suite des événements? L'auteure n' apporte aucune réponse et passe sans transition à une autre tranche de vie liée au bijou. On comprend dès lors que le lecteur puisse rester quelque peu sur sa faim et que ce choix narratif vienne donc entacher les grands cas qu'on peut faire de ce roman.



En bref : Un très beau récit hérité de l'histoire du peuple juif au sortir de la Shoah, doublé d'une enquête au parfum d'énigme artistique et culturelle très documentée. Historiquement riche et fouillé en plus d'évoquer le poids transgénérationnels du génocide, ce roman pourra décevoir certains lecteurs qui se plaindront de rester quelque peu sur leur faim. Car en voulant brasser une multiplicité d'histoires différentes et d'événements divers autour du médaillon comme fil conducteur, on peut reprocher à Ayelet Waldman de ne pas exploiter chacun des thèmes racontés au maximum et de nous laisser parfois dans une certaine frustration. Il en reste quand même, pour ma part, une lecture très agréable.