jeudi 15 juillet 2021

A la recherche de Mrs Wynter - Eric Senabre.

Éditions Didier Jeunesse, 2021.

    Mehdi doit se rendre à l’évidence : il est tombé fou amoureux de l’actrice Beryl Doncaster, alias Mrs Wynter, la sublime héroïne de la série des années 60 Talons hauts et veste de tweed. Sauf qu’elle a plus de trois fois son âge… et qu’elle habite en Angleterre. Qu’à cela ne tienne, Mehdi convainc sa meilleure amie, Julia, de traverser la Manche pour rencontrer son idole. Une idée aussi hasardeuse que folle, qui les entraîne dans un voyage plein de rebondissements… amoureux !

    Une comédie romantique et farfelue, à savourer avec un thé anglais,
of course !
 
 
***
 
 
     Il y a des auteurs qu'on ne cesse de croiser et qu'on n'a jamais l'occasion de lire. Et puis un jour pas fait comme un autre, pour un détail, la rencontre se produit. C'est un peu (beaucoup) ce qui s'est passé avec le tout nouveau roman de l'auteur jeunesse Eric Senabre (connu pour sa saga Sublutetia ou encore Le dernier songe de Lord Scriven), au titre mystérieux de A la recherche de Mrs Winter. Mrs Wynter? Cette silhouette en couverture, ne serait-ce pourtant pas celle de la subtile et féline Mrs Peel ? Pas d'inquiétude : pour les admirateurs de la célèbre héroïne de l'iconique série Chapeau Melon et Bottes de Cuir (dont nous avons toujours fièrement reconnu faire partie), de Mrs Peel à Mrs Wynter, il n'y a qu'un pas...
 

    Paris, 1994. Mehdi, 15 ans, attend sa meilleure amie Julia afin de lui demander son aide. Désespéré, le jeune garçon lui avoue son amour obsessionnel pour... Beryl Doncaster, actrice britannique des Swinging Sixties, héroïne inoubliable de la série phare des années soixante, Talons hauts et veste de tweed, dont il ne loupe pas une rediffusion. Hanté par l'actrice autant que par son personnage de Mrs Wynter, agent secrète au service de sa Majesté, Mehdi ne peut vivre plus longtemps sans chercher à rencontrer son idole, laquelle, en plus d'avoir l'âge d'être (au moins) sa mère, a disparu des écrans depuis bien longtemps. Ah, et puis un détail non négligeable : elle vit en Angleterre. Fort heureusement, Julia, a moitié anglaise, a justement de la famille dans le Devon, où Beryl Doncaster aurait vécu dernièrement, à en croire les recherches de Mehdi... Julia, qui ne peut rien refuser à son meilleur ami, l'accompagne dans cette aventure que toute la famille de Mehdi croit être un séjour linguistique imposé par le lycée. Une fois sur place, ils devront composer avec la barrière de la langue, les fantasmes démesurés de Mehdi, la folie douce de Peter, l'oncle de Julia qui se croit dans un roman de Beatrix Potter, et le chassé-croisé des sentiments de ces personnages hauts en couleurs...
 
Diana Rigg, inoubliable Mrs Peel...
 
"— Mentir ? Mais je m'en fiche, de mentir ! Tant que je sauve ma peau.
— Oui, c'est ton côté britannique."
 
    Peut-être pour des questions de droits d'auteur, de respect de la vie privée (on pense au "scandale" Grégoire Delacourt / Scarlett Johansson après la publication de La première chose qu'on regarde), ou tout simplement pour garder un pied dans la fiction afin de conserver la liberté de transformer la réalité à sa guise, Eric Senabre modifie ici les noms des acteurs et de leurs rôles pourtant mémorables. Mais qu'on ne s'y trompe pas : c'est bel et bien de Chapeau Melon et Bottes de Cuir et de l'inoubliable Diana Rigg dont il est question, sous des noms d'emprunt jamais totalement choisis au hasard (Doncaster, par exemple, est la ville de naissance de la célèbre comédienne). Diana Rigg, c'est évidemment Mrs Emma Peel, véritable icône pop et légende du petit écran. La comédienne est décédée il y a bientôt un an, alors que la série qui l'avait rendue célèbre s'apprêtait à fêter ses soixante ans cette année ; 2021 semblait donc être le moment idéal pour voir naître ce roman...
 
Diana Rigg au début des années 90...
 
    Hommage déguisé mais Ô combien touchant, A la recherche de Mrs Wynter est à l'évidence un témoignage très intime : la postface le confirme mais bien avant de la lire, on a déjà deviné que l'auteur s'est certainement beaucoup projeté dans le personnage de Mehdi, principalement à travers son admiration pour Diana Rigg / Beryl Doncaster. Inattendu et rafraîchissant autant dans ses thèmes que dans leur traitement, le roman brille tout d'abord par le décalage évident entre l'âge du jeune héros, sa génération, et l'objet de son intérêt (tant l'actrice que la série télévisée, toutes les deux d'une autre ère), faisant de ce jeune garçon un personnage atypique auquel on ne peut que s'attacher (et encore plus lorsqu'on partage la même passion que lui). Cet écart est propice à nourrir des joutes verbales tordantes entre Mehdi et son acolyte Julia, dont les personnalités très étoffées donnent à l'histoire une dimension vivante, presque réelle.
 
Patric MacNee et Diana Rigg ;
Euh, non : Daniel Woodville et Beryl Doncaster...
Bref, on ne sait plus...
 
" Elle posa un grand plat sous cloche qui ne tarda pas à révéler des œufs brouillés, du lard cuit, et des haricots en sauce.
— Pour être honnête, dit-elle, les Anglais ne mangent pas ça tous les jours. Sauf s'ils sont à l'hôtel. Mais il est important que le reste du monde continue à le croire. " 
 
    Cela n'empêche pas l'auteur de s'en donner à cœur joie dans la fantaisie, le tout avec humour so british de circonstance, des dialogues savoureux et des situations on ne peut plus cocasses dont seuls les Britanniques ont en général le secret. L'oncle et la tante de Julia en sont le meilleur exemple : après avoir longtemps travaillé dans la City, oncle Peter a très légèrement décompensé, au point de se croire le héros des célèbres livres pour la jeunesse de Beatrix Potter, les aventures de Pierre Lapin. Capillotracté ? Certes. Drôle? Totalement ! On ne vous en dit pas plus pour vous laisser découvrir les surprises que réservent ces personnages excessifs mais adorables. 

"— Où est once Peter, d'ailleurs, en ce moment ?
— Dans le jardin. Il discute avec une poule."
 
 Le charme du Devon...

"— Vous êtes d'origine nord-africaine.
— En partie seulement. Je suis à moitié belge. Comme Hercule Poirot.
— Qui est un détective un peu plus discret que vous, s'amusa l'inspecteur.
— Vous trouvez ? Il a de sacrées moustaches, quand même."

    Road Trip pétillant et délicieusement anglophile, A la recherche de Mrs Wynter n'en reste pas moins audacieux de par son sujet, encore plus en catégorie jeunesse : les potentiels lecteurs connaissent-ils seulement Chapeau Melon et Bottes de Cuir ? Est-ce le seul intérêt du livre ou ce dernier peut-il exister même pour un néophyte ou au-delà de toutes ces références ? Le souci du détail est tellement travaillé qu'on en vient à se demander dans quelle mesure cet ouvrage ne s'adresserait finalement pas qu'aux fans qui ont depuis longtemps dépassé la majorité. De la carrière de Beryl / Diana à sa vie privée (tout un dialogue du livre traitant de la galanterie et des portières qu'on tient aux dames est un clin d’œil direct à une de ses interviews), en passant par les nombreuses allusions à des épisodes précis de Chapeau Melon..., sans oublier ce décor de village abandonné servant de zone de tirs dans lequel se rend Mehdi à la fin du livre (tellement typique de la série que ce ne peut être une simple coïncidence), tout dans ce livre semble tenir de l'easter egg à l'attention des inconditionnels du célébrissime feuilleton. Ceux-là devront cependant se préparer aux libertés prises dans le dernier tiers du livre, mais après tout, tout cela est bien une fiction, isn't it?

Villes fantômes et décors de carton pâte : un code emblématique de la série...

    Quoi qu'il en soit, peu importe pour qui ou pourquoi ce livre a été écrit : on est ravi que l'éditeur ait soutenu ce projet. A la recherche de Mrs Wynter pourra être un formidable lien entre les générations, une occasion de faire découvrir la série aux plus jeunes ou de la faire se remémorer aux plus anciens. Derrière ce bonbon acidulé qui imagine une rencontre fantasmée entre un jeune garçon et son idole se cache en filigrane une réflexion pleine de charme et d'élégance sur l'admiration que suscitent nos héros réels ou fictionnels (ainsi que la confusion possible entre les deux) et sur leur capacité à nous inspirer malgré le passage des années.
 
 

"— Par curiosité, Daniel, vous vouliez faire quoi au juste ? Me tuer ?
— Oh, non. Vous humilier, plutôt. Je suis anglais."

En bref : Hommage profondément touchant à Diana Rigg et road trip à l'humour british jubilatoire, A la recherche de Mrs Wynter est un roman jeunesse inattendu et rafraîchissant qui tombe à pic pour les soixante ans de la série Chapeau Melon et Bottes de Cuir. Drôle et émouvant, ce livre, petit ovni du genre et véritable coup de cœur, aborde avec finesse la fascination que suscitent chez nous les héros et idoles de l'enfance. Merci, cher auteur, pour ce voyage ; merci pour cette rencontre avec Diana Rigg - enfin, avec Beryl Doncaster, évidemment !
 

 
 
 Avec un grand merci à NetGalley et aux éditions Didier Jeunesse pour cette lecture !

samedi 10 juillet 2021

Le jeu de la dame - Walter Tevis.

The Queen's Gambit
, Random House, 1983 - Éditions Albin Michel, 1990 - Éditions 10/18, 1994 - Éditions Gallmeister ( nouvelle trad. de J.Mailhos), 2021.
 
    Kentucky, 1957. Après la mort de sa mère, Beth Harmon, neuf ans, est placée dans un orphelinat où l’on donne aux enfants de mystérieuses ”vitamines” censées les apaiser. Elle y fait la connaissance d’un vieux gardien passionné d’échecs qui lui en apprend les règles. Beth commence alors à gagner, trop vite, trop facilement. Dans son lit, la nuit, la jeune fille rejoue les parties en regardant le plafond où les pièces se bousculent à un rythme effréné. Plus rien n’arrêtera l’enfant prodige pour conquérir le monde des échecs et devenir une championne. Mais, si Beth prédit sans faute les mouvements sur l’échiquier, son obsession et son addiction la feront trébucher plus d’une fois dans la vie réelle.
 
*** 

    C'est LA série qui a conquis le cœur des critiques et des abonnés Netflix. Alors que rien ne laissait présager un tel succès, Le jeu de la dame (The queen's gambit en VO) est devenu l'un des programmes les plus plébiscités de la fin d'année 2020 quelques jours à peine après la mise en ligne de ses sept épisodes sur la célèbre plateforme. La popularité de cette mini-série a permis de faire redécouvrir le roman d'origine, écrit par l'Américain Walter Tavis ; si les ventes en librairie se sont envolées rapidement outre-Atlantiques, il a fallu attendre en France la nouvelle traduction du roman, réédité pour l'occasion par Gallmeister en avril dernier. 
 
 Trailer de la mini-série Netflix inspirée du roman.

    Beth Harmon est orpheline. Sa mère est brutalement décédée et il n'y a plus de père depuis longtemps, aussi son destin semble-t-il tout tracé : la fillette est envoyée en orphelinat, au foyer Methuen, où les enfants se laissent porter par un morne quotidien, entre les cours, l'office religieux, et les nombreux traitements dont on les gave chaque jour pour réguler leur humeur. Alors qu'elle est envoyée au sous-sol pour nettoyer la brosse du tableau noir (privilège réservé aux meilleurs élèves), elle y rencontre le vieil homme à tout faire de l'institution, occupée au-dessus d'un jeu d'échecs. Intriguée, Beth tisse au fil de ses visites un lien étrange avec le factotum, qui répond à sa curiosité en lui proposant quelques parties. Il apparait alors rapidement que Beth, sans qu'on puisse s'expliquer comment, est en fait un véritable génie des échecs, un prodige. De l'orphelinat à sa famille d'accueil, du lycée - où tout, y compris ses camarades, l'ennuie - aux premiers tournois auxquels elle participe, des premiers trophées aux grands championnats internationaux, Beth écrit son histoire avec comme seul guide ces soixante-quatre cases qui constituent désormais tout son univers. Mais la talentueuse jeune fille doit aussi apprendre à vivre avec ses démons : les traitements consommés à outrance du temps de l'orphelinat ont laissé en elle une marque indélébile qui, parallèlement à sa fulgurante ascension dans l'univers des échecs, l'entrainent dans la chute destructrice de l'addiction...
 
Premières éditions françaises, grand format et poche.
 
     Il est fort probable que personne ne se soit risqué à la lecture de ce roman sans la série télévisée : son esthétique superbe, sa mise en scène léchée et son interprétation magistrale ont constitué des appâts non négligeables. Reconnaissons en effet que le monde des échecs n'est pas assez séduisant pour convaincre le premier lecteur venu de se lancer dans Le jeu de la dame, le résumé pouvant laisser croire qu'il est réservé aux seuls initiés des damiers et des plateaux bicolores. Or il n'en est rien : si les échecs ont effectivement une place importante, si l'auteur était bel et bien joueur lui-même et s'il est évident qu'il a fait de minutieuses recherches pour donner vie aux parties avec le plus de crédibilité possible, il en va ici des échecs comme il aurait pu en être de n'importe quelle activité qui aurait galvanisé l'héroïne.
 
Éditions originales.
 
    Car c'est Beth qui reste le réel sujet de l'histoire. L'univers des échecs n'a de sens que parce qu'il illustre avec une analogie quasi symbolique la structuration de la pensée de cette jeune fille, extraordinaire par son intelligence atypique. Dans un monde en perpétuel mouvement, au fil d'un parcours semé de ruptures, le jeu d'échecs devient finalement le seul repère stable auquel peut s'accrocher cette héroïne solitaire. De tournoi en tournoi, jouer, déjouer les attaques de l'adversaire et gagner deviennent les seules motivations de Beth, le seul intérêt de chaque nouvelle journée. Il n'est nul besoin de connaître les règles pour comprendre ce qui se joue à chaque partie : la prose limpide de l'auteur suffit, dans la description du plateau et des coups successifs, pour cerner la tension dramatique de chaque scène et la vivre aussi intensément que Beth elle-même.
 

    Walter Tevis, qui s'est inspiré de son propre rapport à l'alcool pour raconter les addictions de Beth, a imaginé une héroïne tellement humaine au-delà de son intelligence unique qu'on a tous cru à un moment ou à un autre que Le jeu de la dame était adapté d'une histoire vraie. Mais non, Beth est une pure fiction. Elle n'en demeure pas moins fascinante et inspirante, dans ses faiblesses autant que dans ses forces. A travers sa consommation démesurée de drogue et d'alcool, la jeune fille puis jeune femme appréhende son corps comme un vaste terrain d'expériences dont elle cherche à avoir la maîtrise en frôlant dangereusement ses limites. En quête tantôt de paix, tantôt d'une stimulation égale à celle que lui procure un plateau d'échecs, Beth cherche par tous les moyens possibles à se rappeler qu'elle est bien vivante malgré les deuils et pertes qui jalonnent son chemin. Le fidèle lecteur l'accompagne sur cette voie dangereuse, entre génie et folie, en quête de résilience.
 

 
En bref : Un roman brillant qui méritait d'être redécouvert. Malgré l'aura trop cérébrale qu'il laisse imaginer de par la thématique des échecs, Le jeu de la dame est en fait un puissant roman initiatique doublé d'un thriller psychologique intense ; son héroïne, Beth, solitaire, instinctive et prodigieusement intelligente, parvient à conquérir le lecteur malgré sa personnalité atypique. Avec elle, on chute et on se relève plusieurs fois sur ce vaste plateau d'échecs qu'est la vie, jusqu'à remporter l'ultime partie.

jeudi 17 juin 2021

Au service secret de Marie-Antoinette, tome 2 : Pas de répit pour la reine - Frédéric Lenormand.


Éditions de La Martinière, 2019.

    C'est la guerre des farines : le peuple a faim ! Louis XVI s'en moque et continue de s'affairer à ses passe-temps : la serrurerie et l'horlogerie. À Marie-Antoinette de remonter ses manches ! Mettre la main sur un mystérieux trésor inca tomberait à pic pour acheter du pain à ses sujets. Mais gare à la malédiction qui frappe tous ceux qui s'approchent de l'or !

La grande organisatrice :
Marie-Antoinette s'ennuie dans son nouveau rôle de reine. Elle décide de s'occuper des affaires du royaume et s'entoure d'agents secrets... peu communs. Son coiffeur et sa modiste !
Détective amateur n°1 :
La modiste de la Reine, Rose Bertin, ne supporte plus ce gros lourdaud de Léonard. Par ailleurs, un séduisant fabricant de corsets lui fait de l'œil... Mais ne serait-il pas mêlé à leur enquête ?
Détective amateur n°2 :
Léonard, coiffeur officiel de la reine, profiterait bien tranquillement de ses privilèges. Mais ni Rose Bertin ni la mission confiée par sa Majesté (retrouver un trésor inca !) ne lui en laissent le temps !
 
***
 
    D'une reine à l'autre : après avoir récemment chroniqué les début de la reine d'Angleterre dans le genre du cosy mystery avec Bal tragique à Windsor, nous reprenons maintenant (avec un retard considérable) la série Au service secret de Marie-Antoinette, du prolifique et talentueux Frédéric Lenormand. Après un premier tome qui voyait Marie-Antoinette ouvrir ses propres services secrets et embaucher les véridiques Léonard et Rose Bertin (ni plus ni moins que son coiffeur et sa modiste) en tant qu'agents, nous retrouvons ce trio haut en couleurs dans la suite de leurs enquêtes de haut vol.

Les véridiques Léonard et Rose

"Pierre Autier, le cadet de Léonard, était une version moins fantasque de son frère aîné – avec moins de rubans, des galons moins brillants, une toison moins savamment ébouriffée. En un mot, il n'avait pas l'air d'une réclame vivante pour leur commerce."
 
    L'intrigue nous plonge au printemps 1775, en pleine guerre des farines : le coût exorbitant des céréales et du pain affame le peuple, qui ne craint pas de manifester son mécontentement à travers révoltes et émeutes dans tout le royaume. A Versailles, pendant que les pauvres de France et de Navarre meurent de faim, on continue de dépenser des milles et des cents dans des coiffes hors de prix et dans des robes à la dernière mode pour la Reine et son cercle de courtisanes ; autant dire que Léonard et Rose Bertin ne sont pas, eux, dans une situation précaire. Pour autant, malgré tout le mal que le peuple pense du train de vie dispendieux de la souveraine, cette dernière s'inquiète des affaires du royaume (et, surtout, de leur mauvaise gestion pas son époux et ses hommes politiques). Aussi, lorsque Rose et Léonard se retrouvent par le plus grand des hasard sur la piste d'un trésor inca légendaire, Sa Majesté croit voir la lumière au bout du tunnel : si le butin était retrouvé, il pourrait bien résoudre tous les soucis financiers que rencontre le Royaume. Qu'à cela ne tienne : nos deux espions tout en poudre et en dentelles sont envoyés à la recherche de l'or étranger, passé de main en main depuis sa prétendue découverte dans le Nouveau Monde. Cependant, le trésor en question aurait depuis acquis la réputation d'être... maudit. Et pour cause : ceux qui l'ont vu de près ou de loin ont tous été retrouvés morts! Voilà qui n'est pas pour rassurer les deux enquêteurs du dimanche, déjà bien occupés par leurs petits tracas personnels : Léonard est contraint de prendre des cours de chirurgie pour mériter sa certification de coiffeur barbier, tandis que Rose se voit conter fleurette pas un corsetier des plus séduisants...
 
Marie-Antoinette en 1775
 
"Rose eut l’idée d’offrir à la loterie quelques invendus de l’hiver dernier. Elle pourrait aussi composer un pouf « À l’orphelin » : un bonnet décoré d’angelots en carton.
- Faites donc plutôt un pouf « À la farine », lui conseilla Léonard, c’est le thème de la semaine.
Avec un petit moulin et un petit âne qui apporte les sacs de blé.
- Bonne idée. Vous poserez pour le petit âne."
 
    Crêpage de chignon. Ainsi commence, au sens propre comme au sens figuré, ce second tome des enquêtes de Rose et Léonard, contraints de travailler ensemble pour le bon plaisir de ces dames de la cour, et ce bien qu'ils se détestent cordialement. Déjà dans le premier opus, l'auteur nous avait enchantés des insultes désuètes, réparties cinglantes et autres noms d'oiseaux charmants que s'échangeaient le coiffeur et la modiste entre deux coups de ciseaux (à cheveux ou à couture) ; on est d'autant plus ravi de se retrouver en terrain familier dès les premières pages que cet incipit ouvre rapidement sur quelques événements mystérieux annonçant l'intrigue policière. Certainement désireux de diversifier les thématiques et décors de ses ouvrages, l'auteur axe donc ce second titre sur la recherche d'un trésor inca, lequel amène le scénario à puiser dans l'histoire des colonies de la Nouvelle France et apporte ainsi une pointe d'exotisme inattendue.
 
" —Je vais devoir fouiller chez cette boutiquière, poursuivit l'aîné. Je suis sur la piste d'un trésor inca.
    Pierre le dévisagea avec consternation.
— Tu sais, Léonard, quand tu manies le fer à friser, il ne faut pas l'approcher trop près de sa tête : il parait que ça fait fondre le cerveau, à force."
 

"En plus des problèmes politiques, le château de Versailles connaissait ces jours-là un gros problème de serrures. Très fier de celles qu'il fabriquait, Louis XVI en faisait installer sur toutes les portes. Malheureusement, la plupart se bloquaient, en général en position fermée, si bien qu'il n'y avait plus moyen d'entrer ou de sortir."

    Mais outre cette petite touche dépaysante à souhait, c'est aussi l'occasion pour Frédéric Lenormand de démontrer une fois encore son talent à user des anecdotes de l'Histoire (petite et grande) pour mieux servir ses fictions. Qu'il s'agisse du passé colonial du Royaume de France ou des grands événements du règne de Louis XVI, on s'amuse de cette composition aussi érudite que fantaisiste que nous brode le romancier, lequel ne manque pas au passage de redorer un peu l'image de Marie-Antoinette, trop longtemps reléguée au rang de "potiche autrichienne sur une commode française", pour citer un passage fort bien imagé du premier tome.
 
Illustration de la Guerre des farines
 
"Léonard se demanda s’il n’aurait pas mieux fait de persévérer dans la chirurgie. Voilà qui était une profession d’avenir ! Saigner les gens au bras était plus facile que de choucrouter les marquises et ça ne prenait que cinq minutes. En prime, il aurait peut-être eu un jour la chance de diriger l’autopsie de la modiste.
- Bon sang, vous vous dépêchez, palantin ? lui lança-t-elle.
Il la regarda retirer de leur voiture ses innombrables cartons à chapeau et ses paniers d’échantillons. La perspective d’avoir un jour à élucider la cause de son décès était certainement ce qui le motivait le plus pour continuer d’enquêter avec elle. Un jour, c’est sûr, on lui ordonnerait de chercher l’assassin de Rose Bertin. Et il savait d’avance qui serait le coupable. Ce serait lui."
 
    Frédéric Lenormand nous rappelle ainsi que, oui, les barbiers se devaient effectivement d'avoir un double diplôme de chirurgien : une obligation qui n'est pas sans agacer notre délicat Léonard mais qui sera sujette à des scènes cocasses comme on les aime autant qu'à donner au coiffeur les compétences en médecine légale nécessaires à la résolution de l'enquête. Comme toujours dans ses romans, l'auteur ne laisse en effet rien au hasard : en dépit de l'enchevêtrement joyeusement nébuleux que semble raconter son intrigue à multiples tiroirs, tout finit par prendre sens et se révéler judicieux, l'humour en plus. En effet, les petites touches de son humour anachronique coutumier sont là pour rappeler qu'on reste bel et bien dans du pastiche : écrit pendant la révolte des gilets jaunes, se titre s'amuse des points communs entre la crise bien actuelle et la révolte des farines, non sans pertinence!

"Rose lui avait préparé une robe de mai aux couleurs de la saison – de nuance "crème fouettée" avec des passementeries fuchsia.
— Ça se porte très bien avec un gilet jaune, précisa la modiste."

En bref : Un second tome exotique qui nous entraine avec Rose et Léonard à la poursuite d'un trésor incas maudit. L'occasion pour Frédéric Lenormand de mêler le passé colonial du Royaume de France à son habituel patchwork d'Histoire, de fiction et d'humour avec le talent qu'on lui connait. Le ton décalé, pourtant omniprésent, ne tombe jamais dans la farce et témoigne de la haute maîtrise du pastiche par l'auteur, dont il est probablement l'un des meilleurs représentants.

samedi 29 mai 2021

Bal tragique à Windsor (Sa Majesté mène l'enquête # 1) - S.J.Bennett.

The Windsor Knot
, Zaffre, 2020 - Éditions Presses de la Cité (trad. de M.Gaboriaud), 2021.

    Windsor, printemps 2016. La reine Elizabeth II s’apprête à célébrer ses 90 ans et attend avec impatience la visite du couple Obama. Mais au lendemain d’une soirée dansante au château, un pianiste russe est découvert pendu dans le placard de sa chambre, quasiment nu. Shocking! Lorsque les enquêteurs commencent à soupçonner son personnel d’être impliqué dans cette sordide affaire, Sa Majesté, persuadée qu’ils font fausse route, décide de prendre les choses en main. Mais être reine a ses inconvénients, et notamment celui de ne pas passer inaperçue. C’est donc Rozie, sa secrétaire particulière adjointe, qui va l’aider à démêler ce sac de nœuds… God save the Queen du cosy crime !
 
Retrouvez Elizabeth II dans une nouvelle série de cosy crimes : «Sa Majesté mène l’enquête». Quand Miss Marple rencontre The Crown !
 
*
 
 "Elle n’arrivait pas à savoir si elle était plus navrée pour le château ou pour l’homme. C’était bien plus tragique pour le jeune homme, évidemment. Mais elle connaissait mieux le château."
 
     Difficile de se renouveler, dans cette mode du cosy mystery qui envahit nos bibliothèques : depuis qu'Agatha Raisin a débarqué en France en 2017, nous avons eu droit à toute une armada d'apprenties détectives célibataires et retraitées de boites de com' ou de publicité qui emménagent dans des petites bourgades anglaises pour tomber sur des cadavres à la pelle, entre l'heure du thé et celle du gin tonic. Nous restons fidèles à M.C.Beaton pour les franches rigolades que nous offrent ses livres, mais on ne peut nier que l'intrigue policière reste souvent très lisse, aussi les cosy mysteries qui n'ont pas au moins un héros charismatique nous sont-ils souvent tombés des mains. Voir arriver une nouvelle tête dans la grande famille des "polars douillets" (non, cosy mystery sonne résolument mieux en VO) attise toujours notre curiosité, aussi était-il difficile de résister à cette nouvelle série de romans mettant en scène Her Majesty Elizabeth herself !
 
 
"Dans deux jours, elle devrait repartir pour Londres avec la moitié de la Maison Royale afin de préparer la cérémonie d'ouverture du Parlement. La vie suivait son cours. ON faisait ce qu' ON pouvait. Mais pour l'heure, la seule chose qui s'imposait était un bon petit verre de gin."

    Il faut dire que le concept présente de nombreux écueils : contrairement à un récit totalement fictif ou même à la série Son espionne royale, mettant en scène les Windsor mais dont l'héroïne reste une pure invention de l'auteure, S.J.Bennett entreprend ici de s'attaquer à une personnalité de taille, encore en vie. Le risque était d'autant plus grand que le genre du cosy mystery et le synopsis de ce premier tome laissaient craindre que Sa Gracieuse Majesté soit tournée en ridicule, ou tout du moins pastichée. L'exercice se fait aisément et même très souvent avec des personnalités historiques décédées mais, là, transformer une reine encore bien vivante, et avec une telle aura, en apprentie enquêtrice, il fallait oser.
 

    Et alors, le verdict ? L'auteure parvient à éviter tous les pièges et s'en tire avec élégance et brio ! Malgré les craintes qu'on pouvait avoir, ce premier opus de Sa Majesté mène l'enquête s'avère, derrière le voile de la fiction, un hommage sincère à Elizabeth II, pour qui S.J.Bennett a semble-t-il un immense respect. Celle qui a failli devenir elle-même secrétaire adjointe de Sa Majesté a réussi à doser très justement polar, humour et sources véridiques pour que l'image de la souveraine soit préservée, sans jamais que cela soit au détriment de l'intrigue. La reine y est décrite comme sage, posée et pleine de malice, mais surtout plus perspicace que l'imagine son entourage et débordante d'un humour flegmatique so british. Le portrait qu'en fait S.J.Bennett pour les besoins de son roman n'est probablement pas si éloigné de la réalité...
 
"— Il n'a pas réfléchi aux conséquences. La dernière chose que souhaite un homme, c'est bien d'être retrouvé dans un palais royal avec les bijoux de famille à l'air.
 — Philip !
 — Mais c'est vrai. Pas étonnant que tout le monde évite de parler de cette histoire. Enfin, c'est également pour épargner vos nerfs fragiles.
La reine lui lança un regard réprobateur.
 — Les gens ont la mémoire courte. J'ai survécu à une guerre mondiale, à Sarah Ferguson et à votre service dans la marine
—  Et malgré ça, ils imaginent que vous avez besoin de respirer des sels à la moindre allusion un peu olé olé. Tout ce qu’ils voient, c’est une petite mamie avec un chapeau."
 
    En parlant de réalité, on peut aussi applaudir le réalisme du scénario, qui tient pour beaucoup à la reconstitution de la vie et des tâches quotidiennes de la famille royale. Probablement minutieusement documentée, l'auteure cherche à retranscrire avec authenticité l'engrenage des journées à Windsor et c'est certainement là l'un des meilleurs atouts du roman. Un autre risque était en effet qu'imaginer Sa Majesté en enquêtrice impose des choix scénaristiques totalement irréalistes au regard de ses fonctions, mais S.J.Bennet détourne audacieusement les codes des polars classiques en faisant d'Elizabeth II une Armchair detective. L'armchair detective, ou le "détective en fauteuil", c'est le concept du limier qui résout les crimes depuis son sofa; les meilleurs exemples du genre sont bien évidemment Miss Silver et Miss Marple, cette dernière faisant souvent appel à ses neveux ou à ses demoiselles de compagnie pour mener les recherches sur le terrain, tandis qu'elle centralise les informations, tire les ficelles et résout le mystère depuis son cottage.
 

    Or, ce n'est ni plus ni moins que ce concept que S.J.Bennett transpose à l'échelle de Windsor, rendant les événements presque crédibles aux yeux du lecteurs. Épaulée par Rozie, une toute jeune secrétaire particulière qui ne tarde pas à comprendre que la reine résout des affaires criminelles depuis son salon depuis des décennies grâce à l'aide de ses assistantes successives, Elizabeth II active son réseau personnel pour faire la lumière sur une affaire de meurtre complètement incongrue, qui n'est d'ailleurs pas sans évoquer les mystères de chambre close. Loin d'une reposante promenade à la campagne, Bal tragique à Windsor parvient même à flirter avec style avec le roman d'espionnage. Un régal.
 
 
"Elle pria pour sa famille, proche et éloignée, et dit merci pour la génération suivante, qui prenait un si bon départ. Cela dit, si Harry pouvait se trouver une épouse décente, ce serait encore mieux"
 
En bref : Fin et enlevé, ce nouveau cosy mystery très risqué dans son concept s'avère une excellente surprise et un très bel hommage à Sa Majesté Elizabeth II, dont le portrait élégant et perspicace dressé par l'auteure inspire le respect. S.J.Bennett relève le défi de doser légèreté, intrigue politique, et éléments réels avec brio, transposant pertinemment le modèle du armchair detective dans l'univers des Windsor. Une nouvelle catégorie est née : le throne detective, et c'est délicieux... avec un nuage de lait, of course!


Avec un grand merci à Babelio et aux Presses de la Cité pour cette lecture! 
 
 

dimanche 9 mai 2021

Petite - Edward Carey.

Little
, Riverheard Books, 2018 - Editions Le Cherche Midi (trad. de J.L.Piningre), 2021.

 
    Née à Strasbourg en 1761, la jeune Marie Grosholz, future madame Tussaud, est employée dès son plus jeune âge comme apprentie par un sculpteur sur cire. Lorsque le duo devient célèbre à Paris pour ses réalisations, Marie a pour modèles les plus grandes personnalités de l’époque : Voltaire, Rousseau, Benjamin Franklin, etc. Bientôt elle est accueillie à la Cour où elle prodigue des leçons de sculpture à la princesse Élisabeth, sœur du roi. En 1789, la capitale entre en ébullition, la foule exige des têtes. C’est le début d’une incroyable décennie pour Marie qui, échappant de peu à la guillotine, se voit chargée d’exécuter les masques mortuaires de ses amis les plus proches (Louis XVI), comme de ses ennemis les plus acharnés (Robespierre).
 
 
    Art, amour, Révolution : le récit d’une existence hors du commun.

    Avec ce récit palpitant, illustré de magnifiques dessins de l’auteur, Edward Carey nous fait entrer dans l’intimité d’une femme au destin exceptionnel.
 
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    Sorti en librairie le 1er avril 2021, Petite, écrit et illustré par l'artiste aux multiples talents Edward Carey, a en l'espace de quelques semaines conquis les lecteurs français. Dramaturge, romancier, scénographe et illustrateur, l'auteur est notamment connu pour sa saga des Férailleurs, trilogie "fantasmagraphique" à mi-chemin entre Tim Burton et Charles Dickens. Avec Petite, Edward Carey frappe encore une fois un grand coup...
 
 
"Qu'est-ce qu'une vie ? Ce qu'on nous en a laissé : des histoires. Nous les portions comme des vêtements."

    Petite nous plonge dans l'Alsace du XVIIIème siècle : Marie Grosholz, fille d'une modeste domestique et d'un soldat mort des suites de ses blessures au combat, est d'apparence tellement chétive que tout le monde prend l'habitude de la surnommer "Petite". Contraintes de subvenir à leurs besoins par leurs propres moyens, mère et fille se font embaucher en Suisse comme employées de maison dans la demeure du solitaire et étrange Dr Curtius, anatomiste qui reproduit des organes humains en cire pour ses confrères médecins. La mère de Marie, psychologiquement fragile, se donne la mort quelques temps après leur arrivée, laissant Petite seule au monde. Ou presque. En dépit de son apparence commune et gracile, Petite témoigne d'un incroyable instinct pour la vie et d'une insatiable curiosité : fascinée par les créations du Dr Curtius, elle ne tarde pas à apprendre à ses côtés l'art de sculpter la cire puis de mouler des visages pour les reproduire à l'échelle. Devenue son assistante et apprentie, elle l'accompagne lorsque quelques grands noms de Paris leur fond miroiter le rayonnement que rencontrerait leur art à la capitale française. Là, en plein siècle des Lumières, leur musée de créations et de reproductions, véritable cabinet de curiosités, ne tarde pas à attirer les plus humbles comme les plus grands, désireux d'admirer ce travail confondant de vérité ou de payer pour une copie de leur propre visage. Leur logeuse, la veuve Picot, couturière, ne tarde pas à flairer les profits possibles et manipule de Dr Curtius afin de devenir son associée. Les bénéfices leur permettent rapidement de racheter un ancien hôtel particulier Boulevard du Temple et de créer un musée plus grand et plus populaire, qui fascine autant qu'il effraie les visiteurs. Reléguée au rang de simple bonne et malmenée par la veuve Picot, Petite continue cependant de créer en cachette, de dessiner et de raconter son histoire, prête à s'affranchir de cette condition à laquelle on l'assigne pour aller toucher du doigts les mystères de la vie et les reproduire dans la cire...
 
 Paris, le Bvd du Temple au XVIIIème siècle.

"La maison sans joie logeait une double famille, la première, de chair et d'os, l'autre de tissu. On ne prêtait pas attention à la seconde ; ses membres, très réservés, formaient un clan sombre et boudeur. Mais, au bout d'un moment, sous leur enveloppe rêche, leurs formes humaines étaient reconnaissables. On entendait presque leurs soupirs."
 
Le cabinet de cire du Dr Curtius, situé Bvd du Temple.
 

    Récit bouleversant à bien des égards, Petite aurait aussi pu s'appeler Simple, comme le sont à la fois l'héroïne et l'écriture d'Edward Carey. Rares sont en effet les auteurs qui cultivent le talent de toucher aussi profondément le cœur des lecteurs et susciter ainsi les plus vives émotions à travers une prose aussi sobre. La simplicité du style tient au choix de la narration, racontée par Marie elle-même à la façon d'un journal intime ou de mémoires illustrées. Le ton et le style reflètent l'humble condition de cette enfant, jeune fille puis femme qui contemple le monde et raconte les affres de l'existence à travers son regard à la fois si innocent et pourtant tellement clairvoyant.
 
 Illustration intérieure d'E.Carey.
 
" Je m'installais auprès de ces messieurs dames, qui semblaient très heureux que je leur tienne compagnie. Sans doute auraient-ils bien aimé parler, mais ils ne le pouvaient pas. C'est le triste dilemme des têtes de cire : de naissance incertaine, elles reproduisent la vie mais celle-ci leur échappe."
 
    Utilisant pertinemment ses talents d'illustrateur au profit du format choisi et de son personnage, Edward Carey parsème son roman de dessins et d'esquisses qui deviennent les croquis de Marie, laquelle cherche à capturer sous le crayon ou dans ses sculptures les personnes et les événements qui retiennent son attention. Dès lors, la création devient un exutoire, voire un étrange exercice de sublimation des traumatismes et épreuves qu'elle doit affronter, participant à gravir les étapes vers l'âge adulte et sa résilience malgré les deuils et les pertes.
 
 Illustration intérieure d'E.Carey.
 
"Quand je fus habituée à l'obscurité ambiante, que je pus me diriger dans le noir sans craindre de me cogner, j'ai commencé, pour ainsi dire, à y voir plus clair. Quelque chose se cachait sous le deuil. Une chose que le chagrin masquait si vous ne faisiez que passer, si vous étiez fort myope ou n'entriez que dans certaines pièces, comme la salle à manger ou le salon, dans lesquels les mannequins arboraient les confections de la veuve. Pourtant, elle était là, cette chose. Elle avait effiloché les rideaux, fendu le verre des fenêtres, élimé les draps ; elle laissait les bougies éteintes et vidait les placards. Cette chose était la misère."
 
    Si l'on apprend rapidement que l'auteur raconte ici la vie de la célèbre Mme Tussaud, créatrice du non moins renommé musée de cire de Londres, on ne peut que remarquer le caractère délicieusement fantasmagorique du roman. Biographie fantasmée et onirique, Petite est à la vie de Mme Tussaud ce que le film Fur de Steven Shainberg est à celle de la photographe Diane Arbus : un portrait imaginaire entre Histoire et étrange étrangeté, fidèlement aux création et à l'univers de son personnage. Inspiré par les propres libertés et extrapolations de Mme Tussaud herself dans ses mémoires, Edward Carey s'est imposé un fort contexte historique et a conservé la plupart des éléments biographiques avérés pour broder autour d'eux un univers décalé et surréaliste. Ainsi, sa vision du Dr Curtius est davantage inspirée du physique émacié et du tempérament lunaire de Hans Christian Andersen, de même qu'il fait de Louis-Sébastien Mercier (auteur du célèbre Tableau de Paris qui inspire nombre des passages de ce roman) un de ses personnages principaux, guide de la ville Lumière.

"La France, comprends-tu, est un enfant rachitique dont le crâne se nourrit, tandis que son corps reste faible et émacié. Le premier enfle et l'autre fond. Et il dévore, ce crâne, poursuivi par la faim. La France gave sa tête et affame ses membres. Combien de temps vivra-t-elle encore, à ton avis ?"
 
Ancien cliché d'une représentation en cire de Mme Tussaud, jeune.
 
 "Observe bien ... Paris, jadis appelée Lutèce, ce qui signifie - cela ne t'étonnera pas : la cité de la boue. Nous la surnommerons Ville souterraine. Ou Labyrinthe des ombres. Ou Abrégé de l'univers. Tout y est, tout y vit, tout s'y meurt"
 
    Ces libertés s'avèrent porteuses d'une dimension symbolique et stylistique toujours pertinente, participant à mieux mettre en relief le parcours incroyable de cette femme qui a traversé le Siècle des Lumières, la Révolution Française et le Nouvel Empire pour terminer sa vie dans l'Angleterre Victorienne. A travers son art qu'elle présente à la face du monde tel un miroir dénué de toute prise de parti, Marie raconte le bien comme le mal, la richesse comme la pauvreté, les vices comme les vertus. Dans la cire, elle montre, en dépit des différences de classes et des inégalités d'échelle sociale, ce qui fait le commun de toute humanité, ce qui accompagne l'avènement comme la chute des rois. Derrière ses excentricités et son ton volontairement baroque, Petite restitue mieux que jamais le bouillonnement et les renversements du siècle des Lumières autant que la capacité de résilience d'un petit bout de femme qui n'avait au départ rien d'une héroïne, mais qui allait survivre à tous ses contemporains.
 
 "Ce ne sont que des miroirs, Marie. Nous créons des reflets. Voilà la mission du cabinet. Les gens n'aiment pas se voir dans la glace. Leur image leur fait honte."
 
Reproduction en cire du visage de Marie-Antoinette d'après le
moulage effectué par Mme Tussaud après décapitation de la Reine.
 
En bref : Roman d'apprentissage qui se joue des limites entre réel et fiction pour mieux toucher le lecteur, Petite est une fable fantasmagorique qui restitue à la fois les fastes et la décadence d'une époque autant qu'il fait résonner en nous les peines et les joies de son héroïne. Troublant, palpitant, touchant, profondément inspirant et délicieusement étrange, Petite est certainement le livre le plus bouleversant et le plus réussi de ce début d'année.

dimanche 25 avril 2021

Coiffeur pour dames (Agatha Raisin enquête #8) - M.C.Beaton.

Agatha Raisin and the wizard of Evesham
, St Martin's Press, 1999 - Éditions Albin Michel (trad. de M.Boraso), 2017.

    Pour toutes ses clientes, Mr John est un magicien  : un coiffeur aux doigts d'or qu'elles adorent  ! Mais, peu après avoir confirmé ses talents auprès d'Agatha Raisin qui voit poindre ses premiers cheveux blancs, Mr John meurt dans son salon, victime d'un empoisonnement, sous les yeux de la détective. Voici Agatha embringuée dans une drôle d'enquête. Qui en effet pouvait en vouloir à Mr John, adulé par ses nombreuses clientes qui lui confiaient leurs plus troubles secrets  ?

    Avec plus de 300 000 exemplaires vendus, Agatha Raisin, l'héritière très spirituelle de Miss Marple version rock, a imposé sa personnalité loufoque et irrésistible. Vous reprendrez bien un peu de Worcestershire sauce dans votre thé ?

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    Avez-vous déjà remarqué à quel point notre coiffeur se substitue parfois à un psychiatre? Sous l'habileté de ses coups de ciseaux ou la chaleur du sèche-cheveux, on se trouve bien malgré nous à lui confier nos secrets les plus intimes, sans même s'inquiéter de ce qu'il pourrait en faire. C'est exactement ce constat - pourtant on ne peut plus banal - qui a suggéré à M.C.Beaton l'écriture de ce tome d'Agatha Raisin enquête !
 

    Le point de départ? Agatha voit ses premiers cheveux blancs arriver - ô catastrophe! Mrs Bloxby, l'épouse du vicaire et amie bienveillante de la pseudo-détective quinquagénaire, lui recommande les services de Mr John, coiffeur hyper talentueux tenant salon dans la petite ville historique d'Evesham. Alors qu'Agatha découvre son coup de ciseau magique, elle constate à quel point les autres clientes se confient à lui, sans craindre que leurs secrets, malheurs et autres anecdotes honteuses ne soient seulement entendues par leurs voisines de casque chauffant. Et pour cause, Mr John cultive le don de les mettre à l'aise tout en les rendant belle. Beau, jeune, encourageant et attentionné? C'en est trop pour Agatha qui, après avoir surpris une dispute houleuse dans la cour du salon, se demande s'il ne s'y passerait pas des choses un peu louche. Lorsque son jeune coiffeur l'invite à sortir, elle y voit l'occasion d'allier l'utile à l'agréable : passer une soirée en galante compagnie et... éventuellement vérifier si Mr John ne serait pas un odieux maitre chanteur. Sa théorie : le coiffeur ferait du chantage à ses clientes sous peine de dévoiler leurs plus intimes secrets. Mais l'enquête d'Agatha ne va pas très loin : Mr John meurt brutalement entre deux coupes de cheveux, au milieu de son salon! A moins, au contraire, que cette mort ne soit pas naturelle et qu'elle soit la vengeance d'une de ses victimes...

 
"— Et cette histoire d'amour, ou en est-elle?
— Tombée à l'eau, je ne comprends pas ce qui a cloché.
— Vous l'avez présentée à la famille et tout ça? demanda Agatha avec un feint détachement.
— Oui, mais ça a cassé quand même.
    Pauvre Bill. Les parents Wong auraient fait fuir n'importe quelle fille."
 
    Ce tome présente l'amusante idée de faire commencer l'enquête avant le meurtre : si Agatha n'est pas toujours fine psychologue, sa carrière dans les relations publiques lui a forgé une perspicacité qui peut, à l'occasion, se manifester. Plus que de la perspicacité cependant, c'est l'instinct que son coiffeur cache quelque chose de louche qui l'incite à se lancer dans des investigations déraisonnables, en donnant évidemment de sa personne. Aussi ne refuse-t-elle pas les sorties que ce potentiel maitre chanteur lui propose, ni même les compliments de ce dernier. Elle s'apprête même à conclure à son innocence et à sa sympathie lorsque sa mort suspecte réveille finalement ses premiers doutes !
 
La véritable ville d'Evesham, qui sert de décor à ce roman.
 
    Confirmant ainsi les propres dires de James Lacey, selon qui Agatha n'est pas une bonne détective mais une fouineuse qui finit par découvrir la vérité à force de commettre des bourdes, l'apprentie-enquêtrice se dévoile ici plus humaine que jamais, alternant entre son désir un peu obsédant (et très infondé) de vérité et celui d'être aimée et considérée par ses pairs. Outre son caractère de cochon et ses gaffes désormais célèbres, c'est surtout pour ça qu'on aime Agatha : anti-héroïne par excellence, elle nous déculpabilise en nous rappelant nos petits défauts ou notre propre caractère dans nos mauvais jours. Au-delà de l'intrigue - attention au jeu de mots - joyeusement capillotractée (mais chez M.C.Beaton, c'est une marque de fabrique), on adore retrouver encore une fois ce personnage qui ressemble à n'importe qui plutôt qu'un héros sans peur et sans reproche.
 
"Elle alluma rageusement une autre cigarette. En Angleterre, certains médecins refusaient de soigner les fumeurs. Pourquoi? Avec toutes les taxes sur le tabac que payaient ces derniers, on aurait dû leur donner gratuitement accès à un traitement de premier ordre. Pourquoi les fumeurs et pas les alcoolos? Pourquoi pas les gros? Putain d’État Providence."
 
Agatha dans l'épisode de la série adapté du roman.

En bref : Un nouveau tome qui nous emporte le temps de quelques pages dans l'ambiance british et drôle d'Agatha Raisin, son mauvais caractère et ses défauts la rendant décidément toujours plus humaine aux yeux du lecteur.