dimanche 19 novembre 2023

Le livre perdu des sortilèges (saison 2) - Une série de J. Donoughue & D. Gardner-Paterson d'après les romans de Deborah Harkness.

Le livre perdu des sortilèges

(A discovery of witches)

- saison 2 -

Une série de Jamie Donoughue et Debs Gardner-Paterson d'après le second tome de la trilogie All Souls, de Deborah Harkness

Avec Teresa Palmer, Matthew Goode, Malin Buska, Owen Teale, Alex Kingston, Lindsay Duncan, Edward Bluemel...
 

Date de diffusion originale : 8 janvier 2021 sur Sky One
Date de diffusion française : 4 mars 2021 sur Syfy
Sortie dvd française : 7 juillet 2021 (chez Koba Films)
 
 
    Diana Bishop, jeune historienne issue d'une puissante lignée de sorcières, et le vampire Matthew Clairmont ont brisé le pacte qui leur interdisait de s'aimer. Déterminés à percer le mystère du Livre de la Vie et à échapper à la Congrégation, Diana et Matthew fuient dans le Londres du XVIème siècle...
 
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     Après avoir présenté il y a peu la saison 1 adaptée de la saga de Deborah Karkness, nous vous proposons de découvrir la suite de la série, transposition du deuxième tome de la trilogie All Souls, L'école de la Nuit. A sa publication il y a maintenant plus de dix ans, on avait été tout particulièrement emballé par la richesse de l'intrigue qui, sans qu'on l'ait vu venir, nous proposait un voyage dans le temps à l'époque de l'Angleterre élisabéthaine. Une fois encore, la dimension historique, maîtrisée d'un bout à l'autre par l'autrice, s'était avérée extrêmement convaincante. 
 
Trailer de la saison 2
 
     Pour la série, cette seconde saison représente en cela un challenge conséquent : l'intrigue basculant de la fantasy urbaine à la fantasy historique, l'adaptation se trouve contrainte de s'approprier tous les codes du costume drama. La période élisabéthaine a en outre été l'objet de nombreuses transpositions sur le grand et le petit écrans britanniques, aussi certaines personnalités politiques et/ou aristocratiques du cercle royal sont connues des potentiels téléspectateurs et risquent gros au jeu des comparaisons. Véritable défi en termes de réalisation et de reconstitution, cette nouvelle salve d'épisodes au changement complet de paradigme l'est donc aussi du point de vue de l'interprétation.
 

    On vous rassure d'emblée : le résultat est à la hauteur de l'attente (deux ans séparent la diffusion de la première et de la deuxième saison). Si la dimension historique était moins présente dans la saison précédente, le cadre spatio-temporel de celle-ci permet mieux que jamais de rappeler l'origine des romans de Deborah Harkness et l'inspiration soufflée par la Renaissance anglaise. Dès les premiers épisodes, on est littéralement subjugué par la beauté des décors : le Londres élisabéthain, reconstitué autour d'un manoir du XVIème siècle perdu en pleine campagne britannique, est criant de réalisme. Maisons biscornues à colombages, ruelles étroites pavées, enseignes par centaines... l'ambiance de fourmilière est là également et rappelle le caractère furieusement cosmopolite de l'Albion. Pour les intérieurs, on alterne entre des décors reconstitués en studio et de réels édifices religieux d'époque, dont les voutes et les pilastres apportent tous le cachet qu'on imagine au château de Whitehall ou à l'asile de Bedlam.
 


    Changement d'espace-temps oblige, on accueille de nouvelles têtes au casting. Parmi celles-ci, comme évoqué plus haut, de nombreux personnages historiques : Christopher Marlow (Tom Hugues), William Cecil (Adrian Rowlins), Rodolphe II (Michael Jibson), ou encore, the last but not the least, Elizabeth I (Barbara Marten). Si cette dernière met peut-être plus de temps à convaincre que les autres dans son rôle, c'est aussi parce que, jouée de multiples fois à l'écran, il est difficile aujourd'hui d'imaginer la célèbre reine Glorianna sous d'autres visages que ceux de Cate Blanchett ou Helen Mirren. Les ultimes scènes aux côtés de Matthew Goode nous la montrent dans toute sa complexité et ses contrastes, lui donnant alors toute sa légitimité pour ce rôle. Parmi les personnages fictifs, la talentueuse sorcière Goody Alsop est interprétée par la tout aussi talentueuse comédienne Sheila Hancock ; peu connue de ce côté-ci de la Manche, cette actrice très célèbre au théâtre anglais livre une prestation profonde, touchante et pleine de sagesse.


    Contrairement au roman qui se déroule essentiellement au XVIème siècle (et n'offre que quelques scènes à notre époque), la série propose une alternance entre les deux temporalités, ce qui nous permet de découvrir davantage les Bishop et les de Clairmont et d'approfondir certains éléments survolés par le livre : la cohabitation des tantes de Diana avec Ysabeau, la rencontre et les premiers temps de la relation entre Marcus et Phoebe, mais aussi l'introduction anticipée de Benjamin (annoncée dès la première saison alors que le personnage n'apparait réellement que dans le troisième opus). Ces scènes inédites nous permettent de les appréhender en dehors de leur relation à Diana ou Matthew, dont ils apparaissent ici moins comme les faire-valoir. On apprécie suivre Marcus (Edward Bluemel) dans son quotidien londonien et de le voir prendre la tête de l'Ordre de Saint Lazare (avec tout le tempérament révolutionnaire digne de son ascendance américaine), et on est ému de voir le visage d'Ysabeau (toujours aussi géniale Lindsay Duncan) s'adoucir tandis que le château de Sept Tours reprend vie sous l'effet de ses nombreux occupants.
 

    Teresa Palmer, qui laissait deviner son potentiel dans la première saison, se révèle ici tout-à-fait lumineuse en digne héritière de la déesse Diane. Elle prête son énergie au personnage, qui se dévoile à chaque épisode un peu plus fort et combatif tandis qu'elle apprend l'art ancien de la magie. Matthew Goode donne quant à lui à voir son rôle sous un nouveau jour, celui de la fureur sanguinaire (qui était également révélée dans le second tome) : là où de nombreux acteurs auraient semblé ridicules ou auraient rejoué ce qui a déjà été vu et revu en matière d'interprétation de vampire, il parvient à se montrer particulièrement convaincant, son visage et son regard se déformant presque sous la fureur.
 


    Fidèle aux huit premiers épisodes, cette seconde saison conserve le rythme initié depuis le début de la série, bien que cela amène le scénario à réagencer différemment l'ordre des péripéties ou modifier certains éléments. Au lieu de résider dans la demeure oxfordienne de Matthew, Diana et lui-même habitent tout du long en plein cœur de Londres, ce qui favorise la proximité avec les autres personnages et notamment les personnages politiques (Elizabeth I, le père Hubbard, etc.). Plusieurs personnages historiques secondaires sont supprimés (ou, du moins, ne font qu'un bref passage), si bien que la fameuse "École de la Nuit", assez importante pour donner son titre au livre en VF, n'est que peu représentée ou nommée à l'écran. Probablement pour des questions de reconstitution, Matthew et Diana ne vont pas à Prague comme dans le livre, mais rencontrent Rodolphe II en pleine campagne, dans un de ses pavillons de villégiature. Les voyages, d'ailleurs, semblent se faire plus vite et, en effet, le scénario accélère les transits entre Angleterre, France et Bohème pour ne pas perdre en cadence.
 
 
    Cette seconde saison doit aussi sa somptuosité à la beauté des costumes de Sarah Arthur (également designer pour Sherlock et The sandman), très représentatifs de la Renaissance, à la toujours sublime musique de Rob Lane, et à une mise en scène sensible et poétique, à l'image des fils de tisseuse qui apparaissent subtilement à l'écran lors des leçons de magie de Diana. La réalisation, tout comme l'extrême réalisme des ouvrages de Deborah Harkness en dépit de leur registre imaginaire, a donc trouvé où placer le curseur de la fantasy au sein d'un écrin furieusement crédible.
 
Générique de la saison 2.
 

En bref : Entre reconstitution historique et imaginaire, cette seconde saison du Livre perdu des sortilèges adaptée de la trilogie de Deborah Harkness s'impose comme une fiction audacieuse et originale qui tient autant du costume drama que de la fantasy. On se laisse immerger avec délice dans le Londres élisabéthain aux côtés de Matthew et Diana, entre manigances politiques et secrets d’alcôve, mythes alchimiques et énigme historique. Les décors, superbes, sont mis en valeur par une mise en scène subtile, mais très efficace. Comme la première, cette deuxième saison se termine de telle sorte qu'on ne peut qu'avoir hâte de voir la suivante !
 
 
 
 
 
Et pour aller plus loin... 

vendredi 17 novembre 2023

Des animaux, des fantômes et des hommes - entretien avec Joan Mickelson.

 

    Il y a peu de temps, nous avons partagé avec vous notre avis sur Sauvage, premier roman de l'Américaine Joan Mickelson. Cette lecture, aussi sensible que surprenante, très certainement l'une des plus belles de l'année, nous convie à nous confronter à la fois aux parts archaïque et poétique qui sommeillent en chacun de nous. Ce livre d'une audace et d'une inventivité folle, qui résonne longtemps dans le cœur et le corps des lecteurs après l'avoir refermé, avait aussi laissé germer en nous de nombreuses questions face aux multiples références et idées travaillées et magnifiées par l'autrice. Questions que nous avons eu la chance de lui poser et auxquelles elle a accepté de répondre avec ce mélange de sincérité et de mystère si cher à son écriture.
 
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Pedro Pan Rabbit : Votre roman est d'un bout à l'autre porté par des voix qui se font l'écho de mythes et de croyances, lesquels nous semblent anciens, archaïques, séculaires... avez-vous puisé dans une mythologie ou des légendes propres à la région des Catskills les fondations de ce récit ? D'où vous est venue l'inspiration ?

 

Joan Mickelson : J'ai tout de suite pensé aux Lëni-Lënape, une vraie tribu locale. J’ai puisé en partie dans leurs légendes, mais en partie seulement : rien n’est repris « tel quel ». Les Catskills me nourrissent. Elles sont mon pays ; elles sont aussi celui de Rip Van Winkle, des sorcières, des ours et des loups de l’Est, qui subsistent désormais à l’état de fantômes. Que dire d’autre ? Je rêve fort, comme certains mangent férocement ou font l’amour avec fougue. Je crois que l’inspiration s’offre à tout le monde, en vérité, c’est une question de présence. Il suffit parfois d’écouter le vent, de suivre des traces sur un sentier de forêt. Je dois dire par ailleurs que je travaille dans une petite bibliothèque, un endroit que j'adore et qui est comme un refuge pour moi. Un livre tombe, je le ramasse, je l’ouvre, et “pourquoi” est la question qui tombe de mes lèvres. Louise Erdrich décrit bien, dans son dernier roman, ce qui peut se passer dans un endroit colonisé par les livres.

 


PPR : Cette voix, dont nous parlions à l'instant, énumère dans la partie "Elle" une série d'anecdotes étranges, de légendes urbaines et de faits divers mystérieux. Cette liste, qui couvre plus de deux doubles pages, résonne fortement chez les lecteurs, au point qu'il nous semble déjà avoir entendu parler de l'une ou l'autre de ces histoires et que leur simple évocation suffit à nous faire frissonner. Elles touchent au cœur autant qu'au corps, semblent faire remonter "quelque chose" des profondeurs. Avez-vous inventé ces anecdotes ? Comment s'est imposé ce passage dans l'écriture, probablement l'un des plus fort du livre à notre sens ?

 

JM : La plupart de ces anecdotes sont effectivement inventées, mais pas toutes. Certaines ressemblent à des histoires que racontait à mon père ma grand-mère paternelle, et que mon père m’a racontées à mon tour. D’autres sont inspirées de faits divers locaux. Il faut savoir que les Catskills sont une région à part, qui vit dans son propre espace-temps, surtout en hiver.

 

PPR : Ce passage nous a également beaucoup fait penser à certains éléments du roman Pique-Nique à Hanging Rock, de Joan Lindsay, de même que la thématique de l'humain et de l'animal. Cette dualité est aussi questionnée dans le recueil de contes La compagnie des loups, d'Angela Carter. S'agit-il de lectures que vous connaissez et qui, peut-être, vous ont inspirée ?

 

JM : Je connais et aime beaucoup Angela Carter. Pique-Nique à Hanging Rock (le livre) est une œuvre également familière. Le film aussi m’a touchée. Cela fait peut-être partie de mes références inconscientes ; ceci dit, j’essaie, quand j’écris, de ne pas me laisser parasiter par les voix d'autres auteurs. J’écarte les romans trop intenses, je chasse les spectres, les farfadets, j’ouvre les fenêtres afin de les laisser partir. J’ai, d’autre part, mes petits rituels, j’en appelle à la lune, je marche pieds nus dans la rosée. Il y a souvent de la musique. Parfois je m’assieds seulement, et j’attends. Cela peut suffire. La bizarrerie ne me fait pas peur.

 


PPR :  Vous évoquez des influences inconscientes : peut-on parler, en lien avec nos précédentes questions, d'un imaginaire ou d'un inconscient collectif ? Il semble que votre récit s'empare de nombreuses influences et références et toutes d'horizons multiples, mais qui semblent en même temps résonner chez tous les lecteurs.

 

JM : Les animaux sont très importants pour moi. L’homme, le chien, le renard, le loup… Je crois, pour répondre à votre question précédente, qu’il existe une filiation entre ces êtres, une communauté de sentiments, d’affects. La fidélité, la ruse, la peur : nous sommes tissés de cela, il ne faudrait pas grand-chose pour que nous retournions nous blottir sous les souches. Notez que j’aurais pu écrire aussi sur les ours, les serpents, les corbeaux ; mais cela aurait donné un livre bien différent. A un autre niveau, du côté européen de ma psyché, on peut aussi évoquer l’imaginaire des contes de fées : un château, une mère disparue, un père aimant mais mélancolique, un envahisseur, l’écroulement d’un monde…

 

 

PPR : Vous savez aussi nous prendre par surprise et entremêler les registres : dans ce centre de soins aux allures de manoir gothique, on croise le fantôme inattendu de Zelda Fitzgerald ! Comment s'est-elle invitée dans cette histoire ?

 

JM : Zelda a réellement été internée dans le centre que j’évoque, la Craig House. Or c’est un endroit que j’ai visité, il y a longtemps. Je crois que j’avais besoin que cette maison se trouve dans le livre, et j’avais besoin que Zelda soit présente aussi, pour des raisons personnelles, intimes.

 


PPR : Dans votre biographie telle que présentée dans le communiqué de presse du livre à sa sortie, vous parlez de votre goût pour les Sœurs Brontë et Shirley Jackson (qui sont des autrices très importantes chez Books, Tea Time & Sweet Apple Pie), des grands noms du gothique chez qui les fantômes ont une place prépondérantes (qu'ils soient réels ou métaphoriques). Vous-même avez plusieurs fois évoqué spectres et fantômes dans cet entretien. Quelle place occupe la figure du fantôme dans votre imaginaire ?

 

JM : Une place essentielle. Je termine actuellement l’écriture d’un livre qui parlera des sœurs Brontë. Et de fantômes, évidemment. Quant à La Maison hantée de Shirley Jackson, je ne sais même pas quoi dire. C’est un livre qui résonne profondément en moi, que je prends très au sérieux. J’ai moi-même vécu dans une demeure « habitée », pendant quelques semaines. Ce n’était pas une expérience très plaisante, mais j’ai appris beaucoup de choses sur moi-même et sur la façon dont nous interagissons avec le monde.
 

PPR : Vous abordez à travers le personnage de "Elle" le pouvoir thérapeutique des histoires et des récits. Que pouvez-vous nous dire de cette croyance, voire de cette conviction ?

 

JM : Les histoires sauvent : c’est une évidence, même si ce n’est pas forcément leur fonction première. Certains mots ont des vertus curatrices. « Je t’aime », « tu peux partir » (ce qui est pour moi plus ou moins la même chose), « je suis avec toi »… On peut manifester sa présence à l’autre en quelques syllabes. Le récit ressemble, à mes yeux, à un loup qu’on apprivoise. On l’attrape, on lui parle, on s’en méfie parce qu’à tout moment, il peut nous sauter à la gorge ou, pire, s’échapper. Le fait est que la cruauté des histoires nous est nécessaire : elles nous disent qui nous sommes, nous préparent à ce que nous devons affronter. Une lampe dans les ténèbres, une lame enfoncée dans la chair, tout cela, pour moi, c’est du pareil au même.  

 

 

PPR : La France a eu la primeur de votre texte grâce à cette publication au Rayon Imaginaire. Que ressentez-vous à la découverte des retours qui sont faits par les lecteurs français sur votre livre ?

 

JM : Je pense depuis longtemps que les Français étaient les meilleurs lecteurs du monde, avec les Russes, mais pour des raisons bien différentes ; il est possible que j'écrive mieux en français qu'en anglais. Je suis très honorée d’être publiée et lue dans la langue de Victor Hugo, de Flaubert, de Céline. Les retours des lecteurs me ravissent autant qu’ils me déconcertent. Je sais que dans « mon livre », le « mon » est de trop. Un texte n’appartient à personne.

 

 

PPR :  Vous avez mis en scène les Catskills et New-York dans ce premier roman, un décor en lien avec vos origines américaines. Mais vous êtes aussi d'origine française par votre mère ; choisirez-vous un jour la France comme cadre d'un prochain roman ? Et d'ailleurs, avez-vous de nouveaux projets d'écriture ?

 

JM : J’ai deux projets au moins. L’un d’eux a pour cadre l’Angleterre, l’autre (en partie, peut-être) la France. Il y a des poèmes aussi, mais je ne pense pas qu’ils seront publiés. L’écriture reste pour moi une activité annexe, même si elle m'apporte de grandes joies.

 

 

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    Nous remercions infiniment Joan Mickelson pour cet entretien, le deuxième qu'elle accorde depuis la publication de son roman – un échange dont vous ressentez très certainement toute la profondeur, fidèle aux voix fortes de Sauvage.



Illustrations : Nom Kennear King.

dimanche 12 novembre 2023

Le livre perdu des sortilèges (saison 1) - Une série de J. Donoughue & D. Gardner-Paterson d'après les romans de Deborah Harkness.

Le livre perdu des sortilèges

(A discovery of witches)

- saison 1 -
 
 
Une série de Jamie Donoughue et Debs Gardner-Paterson d'après le premier tome de la trilogie All Souls, de Deborah Harkness

Avec Teresa Palmer, Matthew Goode, Malin Buska, Owen Teale, Alex Kingston, Lindsay Duncan, Edward Bluemel...
 

Date de diffusion originale : 14 septembre 2018 sur Sky One
Date de diffusion française : 19 mars 2019 sur Syfy
Sortie dvd française : 12 juin 2019 (chez Koba Films)


    La brillante historienne Diana Bishop est une sorcière qui renie ses origines. Quand elle tombe par hasard sur un livre ensorcelé dans la bibliothèque d'Oxford, elle comprend qu'un grave danger menace. Sur son chemin, elle croise Matthew Clairmont, énigmatique vampire de 1500 ans. Ensemble, ils devront protéger le manuscrit et en percer les mystères...

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    Vous devez vous en souvenir (du moins si vous nous suivez depuis plusieurs années) : Le livre perdu des sortilèges, c'est l'un de nos premiers grands coups de cœur. Lu en 2012, ce premier roman de l'enseignante et chercheuse Deborah Harkness nous avait convaincu grâce à son univers mêlant fantasy urbaine (un registre dont on est assez peu friand, en général) et réalité historique. Sa trilogie, sorte de Da Vinci Code exploitant la thématique de l'alchimie, était d'une telle densité et d'une telle précision qu'on en oubliait assez rapidement qu'elle mettait en scène des vampires, des sorcières et des démons. Très vite après sa sortie, les droits avaient été achetés par Warner Bros, et un projet d'adaptation avait même été vaguement amorcé. Les rumeurs avaient alors pullulé sur le net, amenant chacun à spéculer sur l'éventuel casting. Pendant longtemps, les préférences allaient à Claire Danes et Hugh Dancy, véritable couple dans la vie, pour incarner les incandescents Diana et Matthew.
 

    En 2016, cependant, Deborah Harkness annonçait la bonne nouvelle sur son site officiel. Après plusieurs années de ce vague projet resté sans suite chez Warner, c'est finalement la société de production Bad Wolf (qui produit notamment Dr Who et His dark material) qui venait de racheter les droits. Cette fois, il ne s'agirait pas d'un film, mais d'une série en trois saisons (une par livre de la trilogie) prévue pour être diffusée sur Sky. Dans les rôles principaux, le so british Matthew Goode incarnerait Matthew Clairmont, et la moins connue Teresa Palmer interpréterait Diana Bishop. Tournée en 2017, il nous fallut attendre deux ans avant de pouvoir enfin visionner la série dans l'Hexagone. Alors que les trois saisons sont désormais achevées (la dernière a été diffusée l'année dernière, et vous pouvez maintenant vous offrir le coffret dvd pour la bingwatcher sans modération), revenons ensemble sur cette adaptation dont on souhaitait vous parler depuis très longtemps.
 
Trailer de la saison 1
 
    "Autrefois, le monde était plein de créatures merveilleuses : démons, vampires et sorciers (...). Nous vivons cachés parmi vous, dans la peur d'être démasqué...". Ainsi s'ouvre la série (de même que tous les épisodes de cette première saison), par ce monologue de Matthew de Clairmont, tandis qu'il observe Diana aux rames de son aviron, dans la brume matinale d'Oxford. Pour ceux qui ont lu le livre, ces premières minutes suffisent à les immerger dans l'univers familier de Deborah Harkness – pour les néophytes, elles les prend par la main afin de le leur faire découvrir pas à pas. En cela, à la façon du premier tome, cette première saison conserve sa fonction d'introduction/exposition. Le scénario pose les fondations, les codes et les éléments nécessaires à la compréhension de l'univers développé dans la Trilogie All Souls, et ce même si, passage des mots à l'image oblige, de nombreux éléments sont induits, suggérés, ou transmis en diagonale.


    En effet, toute la difficulté d'adapter un livre comme Le livre perdu des sortilèges, c'est un peu la même que celle de transposer à l'écran le Da Vinci Code (pour reprendre la comparaison mentionnée plus haut). Dans le film inspiré du best-seller de Dan Brown, les nombreux passages racontant des événements historiques étaient mis en scène sous forme de flash back, façon docufiction à la Secret d'Histoire (mais en remplaçant Stephan Bern par Tom Hanks). Ici, la mise en scène privilégie la voie de contournement : une conférence donnée par le personnage de Diana en début de saison, et quelques bribes données ici ou là. Pour le reste, il faut se saisir des éléments de contexte donnés en filigrane des dialogues pour s'emparer de la densité historique originale, certes moins présente à l'écran.


    Si cela peut déstabiliser les aficionados de manuscrits, parchemins et autres anecdotes issues de la Renaissance anglaise, la mise en scène table sur les décors, l'atmosphère et la bande-originale pour compenser. Reconnaissons que cela fonctionne plutôt bien : la photographie et la réalisation, très bien menées, mettent particulièrement en valeur les décors (qu'ils soient naturels ou reconstitués, d'ailleurs) : les bâtiments séculaires d'Oxford, le château français moyenâgeux des de Clairmont, la maison des tantes non loin de Salem... Les lieux sont filmés comme des personnages à part entière, des personnages qui portent ce poids des années qui donne à l'intrigue sa saveur si particulière. Les vieilles pierres, les moulures du bois et la patine du temps apportent en substance ce que l'écran ne peut intégralement restituer. Pour le reste, la somptueuse musique de Rob Lane, qui n'hésite pas à s'inspirer ici ou là de mélodies baroques, apporte la magie nécessaire.
 


    Le recul sur les trois tomes permet à cette première saison de piocher dans les opus suivants les éléments qui permettent de rendre l'univers plus accessible et d'apporter suffisamment de rebondissements pour transformer le livre en une saison de 8 épisodes. Aussi, de très nombreuses scènes se déroulent dans le saint des saints de la Congrégation. Seulement nommée dans le premier tome, elle n'est directement racontée par Diana que dans le dernier opus, lorsqu'elle se rend à Venise. Ici, la série imagine le siège de la Congrégation dans un palais sur un île dissimulée aux yeux des humains, non loin de la Cité des Ponts. En plus de permettre aux téléspectateurs de mieux cerner l'univers de D. Harkness, ces scènes inédites ajoutent une tension dramatique et politique en montrant les enjeux à l’œuvre dans le monde des créatures. Cela permet également de voir émerger et s'élaborer les complots à l'encontre de Diana et Matthew au fur et à mesure des épisodes, et de laisser davantage de place à certains personnages secondaires tels que la sorcière Satu (ici beaucoup plus développée que dans les romans) ou à Juliette, ancienne maîtresse de Matthew.
 

    D'autres protagonistes, retravaillés pour la transposition à l'écran, fonctionnent peut-être moins bien, à l'image de Gillian, la sorcière d'Oxford : simple connaissance (dont Diana se méfie, de surcroît) dans le livre, elle devient ici la meilleure amie de l'héroïne. Si cette refonte du personnage permet d'entrer plus intimement dans le coven d'Oxford, cette Gillian manque d'épaisseur et laisse assez facilement deviner ses agissements. Parmi les autres modifications importantes apportées par la série, on notera la présence d'une très ancienne sorcière retenue captive par Gerbert afin de se voir lire l'avenir. Une idée intéressante qui parvient à prendre sa place dans l'intrigue de façon pertinente et qui participe à accentuer la méfiance entre les créatures.
 

    Le casting de cette première saison se révèle extrêmement convainquant. S'il n'y a pas de têtes d'affiche internationales comme on aurait pu l'espérer avec les potentiels Claire Danes et Hugh Dancy, les acteurs retenus campent furieusement bien leurs personnages. Matthew Goode, habitué des productions anglaises – Downton Abbey, The Crown, Retour à Brideshead... – a également su faire frémir les États-Unis dans Stoker ; ici, il campe un Matthew de Clairmont parfaitement crédible, entre distance et bienveillance, froideur et chaleur. Après avoir connu un début carrière cinématographique en demi-teinte (majoritairement des seconds rôles), l'australo-américaine Teresa Palmer crève l'écran à la télévision dans la peau de Diana Bishop, rôle qui semble depuis l'avoir révélée. Si le personnage tel que défini dans le scénario est plus fragile que la Diana de papier, il lui faut peu d'épisodes pour témoigner de son potentiel et s'imposer comme véritable force en devenir de la série. 
 

    Autour de ce duo à l'alchimie palpable gravitent des comédiens de choix, à l'image d'Alex Kingtsone (connue pour ses passages remarqués dans Urgences et Dr Who), impeccable dans le rôle de la revancharde Tante Sarah – à qui elle donne une énergie toute particulière – mais, surtout, la talentueuse Lindsay Duncan dans la peau d'Ysabeau de Clairmont. Tout, dans le personnage initial on ne peut plus complexe et charismatique imaginé par Deborah Harkness, désignait cette grande comédienne britannique pour l'interpréter. On regrette de ne pas voir davantage l'excellente Sophia Myles, bien trop rare à l'écran, et qui campe ici dans quelques flashbacks et manifestations spectrales la défunte mère de Diana.
 

    Les effets spéciaux, corrects à défaut d'avoir la perfection du grand écran, sont néanmoins fonctionnels et évitent les écueils des films traditionnels de vampires. L'apparence de ces derniers s'affranchit ainsi des monstres pâles au regard de sang de la saga Twilight, bien que leurs déplacements pas toujours réussis évoquent la vitesse des créatures dans les films de Catherine Hardwicke. Le tout joue ici la carte de la sobriété et laisse davantage entendre leur différence à travers les dialogues. Il est en effet plusieurs fois mentionné que leur nature saute au yeux, ce qui expliquerait notamment la nécessité pour eux de faire preuve de discrétion. Si rien ne transparait à l'écran, cela permet en revanche de reporter toute notre attention sur leur magnétisme naturel comme révélateur de leur véritable nature. 


En bref : Fidèle au matériau d'origine, la série parvient, au croisement de l'intrigue initiale et de ses remaniements, à tenir sa promesse au cours des 8 épisodes qui structurent cette première saison très rythmée. Le casting, impeccable, est particulièrement convainquant et les décors, sublimes, ont la présence et l'aura de personnages à part entière. On voyage et on s'émerveille avec cette adaptation extrêmement prometteuse, au final en cliffhanger efficace ; la suite se fait attendre avec impatience dès que se clôt l'ultime épisode de ce premier axe narratif.


Et pour aller plus loin...

dimanche 5 novembre 2023

L'enfance des Méchants, des Vilaines et des Affreux - Sébastien Perez (texte) & Benjamin Lacombe (illustrations).

Editions Margot, 2023.

    Le méchant... quel personnage fascinant ! Depuis la nuit des temps, il nourrit les récits. Délicieusement détestable, il hante les contes et les romans. Plus complexe que le héros, il est celui qui pimente les histoires. Mais pourquoi est-il si méchant ? Est-il né ainsi ou l'est-il devenu ? Qu'est-ce qui a bien pu l’amener à vouloir faire du mal autour de lui ? Difficile de l'imaginer, et pourtant...
 
    Voici l'enfance de célèbres méchants, vilaines et affreux racontée à travers vingt portraits qui apporteront peut-être quelques réponses... ou pas !

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    L'année dernière, nous avions fait remarquer qu'il était difficile de ne pas ouvrir, à l'occasion d'Halloween, au moins un album de Benjamin Lacombe. Après L'étonnante famille Appenzell, que nous avions chroniqué à l'automne dernier, le duo que l'illustrateur forme avec son comparse Sébastien Perez vient de publier cet automne L'enfance des méchants, des vilaines et des affreux. Cet album présente 20 portraits de "grands" méchants de la littérature, de la mythologie, ou issus de légendes diverses, à travers l'histoire secrète de leur enfance.


    La figure du méchant fascine : sans lui, pas d'histoire. L'antagoniste est souvent, à ce titre, dix fois plus intéressant et complexe que le personnage principal, et ses motivations restent parfois très floues. Pourquoi la Reine de Cœur veut-elle décapiter tout le monde ? Pourquoi la Méchante Reine est-elle à ce point jalouse, jusqu'au crime, de la beauté d'autrui ? Pourquoi le Capitaine Crochet livre-t-il un combat sans fin contre Peter Pan ? Pourquoi Barbe-Bleue est-il devenu ce dangereux serial-killer doublé d'un pervers narcissique et d'un mari possessif ? Depuis quelques temps déjà, ces questionnements ont invité à développer une "culture du Méchant", culture qui, à travers films, séries ou encore romans, tentent d'expliquer les célèbres histoires de leur point de vue et, parfois (souvent) en leur donnant ainsi des circonstances atténuantes.
 
 
    De Maléfique à Cruella chez Disney, de Carabosse sous la plume de Michel Honaker à Wicked, la véritable histoire de la méchante sorcière de l'Ouest sous celle de Gregory Maguire (qui a ainsi lancé le concept bien avant tout le monde), sans oublier l'excellente Revanche des méchants de Fabien Clavel, les méchants font des émules. Souvent envisagés comme des laissés pour compte, ces antagonistes sont présentés sous un jour nouveau, loin d'être inintéressant, et qui s'attache à développer davantage encore leur psychologie en dépassant les limites du manichéisme. Si certaines critiques se sont attachées à pointer du doigt un glissement de terrain qui visait à gommer les contrastes nécessaires à toute bonne histoire, notamment celles destinées à un jeune public, nous sommes de ceux qui, à l'inverse, trouvent l'approche pertinente dans ce qu'elle apporte de matière à débat et à réflexion.
 

    Bref, le concept a donc encore de l'avenir, et il n'est pas très surprenant, au regard de leurs précédentes collaborations, de voir B. Lacombe et S. Perez s'en emparer. Leur album paru aux éditions Margot début octobre s'empare du sujet à leur sauce, c'est-à-dire en axant la lecture de ces hautes figures de la malveillance sur la période charnière de l'enfance. En point d'orgue, cette question, quasi-philosophique : nait-on méchant ou le devient-on ? Pour y répondre, ils nous racontent sous forme de vignettes illustrées la jeunesse de 20 méchants issus des contes, de la littérature romanesque, ou encore des mythes et légendes mêmes les moins connus. En cela, on a l'agréable surprise de voir figurer aux côtés du Grand Méchant Loup et de la Sorcière des Mers des personnages tels que Baba Yaga, Jack O'Lantern, mais aussi Njeddo Dewal (qui a notamment inspiré la Sorcière Karaba chez Michel Ocelot).
 

    Même au-delà du concept et de la diversité, que dire de l'album en lui-même ? Abordons les illustrations, tout-d'abord : ne faisons pas la fine bouche, Benjamin Lacombe est un artiste incroyable, dont le talent semble à la fois se confirmer et se perfectionner de publication en publication. Le clair-obscur de la chambre de Dracula, les écailles luisantes et incroyables de réalisme du dragon de la fée Maléfique, les incroyables contrastes du paysage sous-marin de la Sorcière des Mers... sans omettre le souci du détail. Chaque scène, chaque double-page, chaque dessin, fourmille à ce titre d'éléments visuels à traquer et analyser pour (ré)interpréter ou (ré)interroger le texte qui les accompagne : les lectures féministe de la Sorcière de l'Ouest, le panier abandonné par le Méchant Louveteau, le contenu du sac porté par Yama-Uba... ou, à l'image de l'illustration de couverture, cette moquette géométrique à souhait en clin d’œil à l'Overlook Hotel de Shinnng !
 

    Côté texte, l'écueil de ce type de format, c'est de présenter presque immanquablement des inégalités. Certains portraits sont tout bonnement excellents, à l'image de l'enfance de Dracula (qui exploite le mythe du bébé mort-né comme précédant au vampirisme) ou encore de celle de la fée de la Belle au Bois Dormant (qui s'inspire des légendes de fées tisseuses, héritières des Parques). Barbe-Bleue et Shere Khan présentent également plusieurs idées merveilleusement pertinentes et aussi bienvenues qu'inattendues, de même que la biographie de la petite Reine de Cœur est un régal de jeux de mots autour du champ lexical des cartes à jouer. D'autres, en revanche, sont beaucoup moins réussis : pauvres Capitaine Crochet et Sorcière des Mers, dont le traitement, fade, n'est par exemple pas du tout à la hauteur de leur mythologie.
 

    Et puis, il reste une chose qui nous dérange un peu. Dans une récente interview, auteur et illustrateur ont évoqué leur souhait de retourner à l'origine de ces mythes et ont, en sous-texte, invité à se défaire des lectures faîtes par Disney. Un propos que nous trouvons fort intéressant, mais aussi un pacte qui n'est pas du tout tenu en réalité : la fée Maléfique, dans son nom comme dans son apparence, est une copie évidente de la version du personnage chez Disney (chez Perrault, elle s'appelle Carabosse), tout comme Hadès (au visage bleu) et la Sorcière des Mers. La Reine de Cœur et Jack O'Lantern se sont à l'évidence échappées du bestiaire de Burton et Loki, des film Marvel. Ce parti pris visuel ne nous aurait pas posé problème du tout en temps normal, mais ici, il est contraire à l'engagement prétendument revendiqué par les deux créateurs. Et comme on aime à pinailler...
 

 
En bref :  Un album au concept enthousiasmant, qui fait la part belle à la diversité en brassant notamment autant de contes et de mythes célèbres que de légendes moins connues. Les illustrations de Benjamin Lacombe sont toujours aussi renversantes de réalisme et on se plait à traquer les détails cachés dans les nombreuses scènes mises en image. Les biographies imaginées par Sébastien Perez sont plus inégales : de très bonnes idées pour certains textes, mais parfois un manque assez regrettable d'imagination pour d'autres. Si le tout reste très réussi, on reproche à l'ensemble une inspiration trop évidente de l'univers Disney et consort, d'autant que les auteurs disent vouloir s'en distancier...
 
 

jeudi 2 novembre 2023

Sauvage - Joan Mickelson.

Feral
, 2022. Éditions Hachette, coll. Le Rayon Imaginaire (trad. de J. Mickelson), 2023.
 
    Elle est renarde, peut-être humaine tout à la fois ; il est humain, peut-être renard, autrefois.  Au cœur des forêts sombres des Catskills et dans l’hiver new-yorkais, leurs récits en écho racontent deux vies traversées de pulsions contraires, aimantées l’une vers l’autre : deux âmes jumelles et magiques qui se cherchent en tâtonnant dans l’obscurité. Elle : imaginative et perdue, une enfance en lambeaux dans des bouffées de souvenirs qui mêlent le conte et les sensations crues de la vie animale. Lui : si raisonnable, si fiable, self-made-man accompli... dont les nuit d'hiver aiguisent les appétits sauvages. Différents et uniques, incompris ou respectés, imaginatifs et instinctifs tout à la fois : perdus et fascinants, si seuls sans doute, inaccomplis.
    Un hymne aux figures mi-humaines mi-animales venues de la nuit des temps : des porteurs de flambeaux pour affronter nos peurs et assumer nos contradictions.
 
***
 
     Il y a des livres qui vous interpellent, il y a ceux qui vous surprennent. Il y a des livres qui vous habitent, il y a ceux qui vous saisissent, et ceux qui vous possèdent. Il y a des livres qui intriguent autant qu'il plaisent, qui vous hantent autant qu'ils vous obsèdent. Et puis il y a ceux qui, par on ne sait quel miracle ou sortilège, parviennent à faire tout cela à la fois. Ceux-là sont souvent rares, la liste est courte et, parfois, on y trouve même qu'un seul ouvrage. Lisez Sauvage, il y figurera certainement.
 

"J'en appelais à la narcose puissante, aux tendres images du premier âge, au monde d'épées, de tables immenses et de grands feux qui avait été mon havre, j'en appelais, dans un savant désordre, aux cavalcades de mes rêves, à Walt Whitman, à Dorothy, à Tom Sawyer, à Rip Van Winkle."

    Sauvage, tout d'abord, c'est un splendide livre-objet. Deux voix, deux personnages, deux livres en un. Présenté tête-bêche, il vous offre l'occasion de choisir qui d'elle ou de lui vous souhaitez suivre en premier. Un choix qui vous engage en tant que lecteur, car il sera irrémédiablement lié à l'impression que vous laissera ce livre, deviendra constitutif du rapport que vous entretiendrez dès lors avec lui, ou devrait-on dire avec eux. Grosse pression, dîtes-vous ? Il en est ainsi de tous les pactes et les charmes – la lecture d'un livre ne fait donc pas exception ; la lecture de celui-ci, encore moins.
 
"— Vous avez un nom ? elle m'a demandé tandis que nous traversions la nuit.
— On m'en donne un parfois, mais ce n'est jamais moi qui choisis.
— C'est drôle. On ne réfléchit pas à ça.
— A quoi ?
— Au fait que les noms représentent une violence, un contrôle : une assignation. Chacun devrait être libre de s'appeler comme il l'entend. De changer à sa guise."

    Elle est sauvage, quoi qu'elle peine à l'accepter, le refoule quelquefois. D'où vient-elle ? Elle parle d'un royaume qui s'est effondré, d'une fuite à travers les bois, d'une tentative de s'acclimater, de la violence du monde, puis de la fuite, à nouveau. Elle raconte le regard des autres, ce regard qui fait comprendre au lecteur qu'elle n'est pas tout à fait ordinaire. De la fourrure et des crocs, semble-t-il. Il y a ceux que ça fascine, ceux que ça répugne, ceux que ça effraie et puis ceux qui s'en moquent, car capables de voir au-delà. Lui, en revanche, est l'exemple même de la réussite : chef d'entreprise accompli, riche à million, adulé par ses pairs, il est l'image d'Epinal du succès. Et pourtant, il se sent étonnamment étranger à lui-même. Alors que les arbres et la nature de Central Park l'appellent, une nature profondément enfouie, refoulée, demande à s'exprimer. Et s'il s'étaient menti à lui-même toutes ces années ?
 
" Les enfants sont des fables. Ils ne vous sauveront de rien, mais la vie sans eux n'aurait aucun sens."
 
 
" Au bout d'un moment, on ne croit plus au hasard, on se résigne calmement à ne rien maîtriser.
Je sais.
Je suis d'une nature optimiste ; le pessimisme n'engendre rien. Il existe un dessein, auquel l'accès nous est refusé, parce que nous ne sommes pas assez futés. Nous restent l'art, la douleur et la rêverie féconde."
 
    Sauvage, c'est l'histoire de ces deux êtres, à la fois si étranges et si ordinaires, amenés à se rencontrer au terme d'un voyage initiatique où s'entremêlent les contes qu'on s'invente, les fables qu'on se raconte, les livres qui soignent, et les mensonges auxquels on se persuade de croire. On y croise une Patti Smith qui s'amuse à jouer les Deus Ex Machina ainsi que le fantôme d'une Zelda Fitzgerald qui flotte dans les couloirs d'un centre psychiatrique désaffecté. On rencontre les manifestations de quelque grand chef amérindien et d'esprits des bois comme échappés de vieilles légendes. On s'y confronte à un monde devenu fou à force de tourner trop vite et, comme ces deux personnages, à la part animale qui nous habite tous et qu'on s'est laissé aller à oublier.
 
"Une maison hantée, c'est un endroit où l'on découvre ce qu'il y a de plus sombre en soi."

    Plume inconnue des lettres américaines, Joan Mickelson a traduit elle-même son roman, dont la France a aujourd'hui la primeur. Elle nous offre ici une œuvre aussi mystérieuse qu'originale qui touche le lecteur autant qu'elle le remue, comme une voix surgie des profondeurs qui vient réveiller en nous des choses endormies. Rare et précieux, carrément inclassable, Sauvage échappe à toute tentative de description et de catégorisation ; il est heureux, aujourd'hui encore, de rencontrer des livres qui peuvent surprendre à ce point, et d'autant plus lorsqu'ils touchent à des thématiques aussi fondamentales.
 
"Les enfants étaient une quinzaine. Abîmés, différent (...).  Ils arrivaient pesants et assombris, encombrés de navrantes histoires. Mon travail était d'inventer autre chose, avec et pour eux : de forger des contes, de petits mythes portatifs destinés à restituer ce qu'ils avaient vécu."
 

"L'un de ces enfants traversera la vie sans inquiétude et sans heurt, comme assis sur un nuage ; l'autre, en proie à des élans irraisonnés, devra se battre contre les doutes et le monstre échevelé de l'incertitude. Le Destin distribue les cartes puis s'endort avec, aux lèvres, un sourire d'ivrogne."

En bref : Objet livre à deux voix, Sauvage est à l'image de cette sublime mise en page tête-bêche : bien plus qu'une simple apparence, il invite par l'entremise de ses deux personnages principaux à interroger les double-fonds de l'âme humaine et animale, à questionner la dualité des hommes et des bêtes, à sonder la sauvagerie des premiers et l'humanité des seconds. La voix de l'autrice, littéralement habitée, imprégnée de légendes archaïques, réveille en nous quelque chose qu'on avait oublié de notre nature profonde. On oublie de respirer le temps de 350 pages, on s'émerveille, on frissonne. Superbe.


Un grand merci au Rayon Imaginaire pour cette découverte !