samedi 18 janvier 2025

Blanche-Neige - Texte d'après les frères Grimm, illustrations de Mayalen Goust.

Éditions Flammarion (coll. Père Castor), 2009, 2012.
 
 
    Folle de jalousie face à sa beauté, sa belle-mère décide de se débarrasser de Blanche-Neige. La jeune fille trouve alors refuge dans la demeure des sept nains. Mais la reine réussit à lui faire croquer une pomme empoisonnée. Qui pourra sauver Blanche-Neige ?
 
***
 
     On continue notre tour d'horizon des albums adaptés du conte des frères Grimm. Après Benjamin Lacombe, Sophie Lebot et Charlotte Gastaut, c'est de la version illustrée par la talentueuse Mayalen Goust pour les albums du Père Castor que nous allons parler aujourd'hui. Il n'est certainement pas utile de présenter la très célèbre collection des éditions Flammarion : le Père Castor, c'est près de deux mille ouvrages publiés depuis 1931, dont certains livres iconiques de la littérature enfantine et de l’essor qu'elle a connu avec le XXème siècle. Contes, romans, classiques ou inédits, ainsi qu'une série animée d'anthologie dans les années 90, non, vraiment, il est impossible de ne pas connaître le Père Castor. Parmi ses "mini classiques", contes issus de la tradition du monde entier, on retrouve évidemment une édition de Blanche-Neige.
 

    Le texte adapté des frères Grimm est, comme pour la version illustrée par Sophie Lebot aux éditions Lito, relativement proche de la version allemande du conte, nuançant seulement les passages les plus sombres. Aussi, c'est surtout le final et la mort de la Méchante Reine qui sont une fois encore modifiés, probablement par crainte de choquer les jeunes lecteurs : la torture causée par les chaussures de métal chauffées à blanc semble décidément refroidir les éditeurs. Dans cette version, la belle-mère meurt de frayeur en découvrant Blanche-Neige vivante le jour de son mariage. Pour le reste, pas de surprise ni de liberté particulière dans l'intrigue, qui reste très fidèle.
 

    Mayalen Goust, diplômée de l'école d'arts appliqués de Poitiers, est surtout connue pour ses BD aux éditions Rue de Sèvre (notamment D'or et d'oreillers, d'après Flore Vesco, dont elle avait déjà assuré la couverture du roman) et pour sa mise en image remarquée des Colombes du Roi Soleil, la bande-dessinée adaptée des livres à succès de Anne-Marie Desplat-Duc. Le reste de sa bibliographie occupe une place de choix au rayon des contes de fée, notamment chez Lito, Le Père Castor et Magnard, pour qui elle a entre autres illustré La petite fille aux allumettes, Barbe-Bleu, Dame Hiver, ou encore Jack et le haricot magique.
 

    Si sa vision de Blanche-Neige est peut-être celle qui nous correspond le moins d'un point de vue esthétique, on ne peut nier une belle audace et, surtout, une très belle patte personnelle. Mayalen Goust propose ici un univers aux lignes anguleuses et modernes, aux silhouettes élancées et aux courbes design. Si elle s'amuse parfois des codes du baroque (surtout avec le personnage de la Méchante Reine – sorte de sosie de la Lady Tremaine de Disney – issue d'un ordre ancien où les fauteuils capitonnés côtoient les chignons hauts et les tailles corsetées), son graphisme évoque surtout quelque chose d'asiatique, entre chinoiseries et clins d’œil japonisants.
 

    En effet, l'ensemble nous évoque un conte de Miyazaki ou une estampe japonaise. Blanche-Neige porte le kimono à merveille, son prince charmant arbore fièrement le turban, la sorcière, toute en rondeurs, semble échappée du Château ambulant ou du Voyage de Chihiro, et l'on croise ici et là quelques chapeaux chinois. Même les nains se présentent sous un nouveau jour : ils ont troqué leurs barbes blanches contre des bouilles de lutins facétieux aux couleurs acidulées. Le tout est épuré, fin et poétique.
 

En bref : Une vision inattendue et rafraichissante du conte grâce aux illustrations japonisantes de Mayalen Goust. Kimonos, turbans et chapeaux pointus habillent les personnages, le tout dans des décors aux lignes épurées. Il y a à n'en pas douter un peu de Miyazaki dans ce Blanche-Neige...
 

vendredi 10 janvier 2025

Un jour ma princesse viendra - Jen Calonita.

Mirror, Mirror
, Disney Hyperion, 2019 - Hachette Heroes (trad. de L. Laguet), 2020.

 
Et si la Méchante Reine avait empoisonné le prince ?
 
    Le royaume est tombé entre les mains de la belle-mère de Blanche-Neige. Blanche fait profil bas au château, espérant tirer le meilleur parti de sa situation. Mais quand de mystérieuses informations à propos de ses parents refont surface et qu’un nouveau complot visant à la tuer tourne mal, Blanche décide d’agir. Accompagnée d’une bande de nains farouches, d’un prince qu’elle pensait ne jamais revoir, et d’un inconnu énigmatique tout droit surgi de son passé, Blanche part en croisade contre la Méchante Reine pour récupérer son royaume. Aura-t-elle le pouvoir vaincre un ennemi qui connaît le moindre de ses faits et gestes  ? Un ennemi qui ne renoncera pas – sous aucun prétexte – à conserver son trône  ? Car la Méchante Reine ne reculera devant rien, quitte à abattre tous les êtres chers à Blanche… 
 
    Ceci n’est pas l’histoire de Blanche-Neige telle que vous la connaissez. C’est une histoire de pouvoir. De loyauté. D’amour. Une histoire où seul un détail peut tout changer.
 
***
 
     Il y a quelques (nombreuses) années, on avait découvert en amont de sa traduction française le premier titre de la collection Villains Disney par Serena Valentino : Fairest of all (devenu Miroir, Miroir en VF). Bien avant le film Maléfique et sur le même modèle que Wicked de Gergory Maguire, l'autrice imaginait l'histoire de la Méchante Reine de Blanche-Neige selon le scénario du long-métrage animé de 1937, donnant à voir l'envers du décor et justifiant les actes de l'antagoniste principale. Pour un roman davantage commercial que littéraire, Fairest of all nous avait tout particulièrement convaincu, beaucoup plus que la suite de la collection, sans grand intérêt. Quelques années plus tard, on avait repéré cette autre collection consacrée aux films Disney, Twisted Tales, sortes d'uchronies : à partir d'un point de départ identique aux intrigues que l'on connait, ces réécritures proposent de changer un détail qui modifie totalement les péripéties et la conclusion. Moins emballé par ce concept, on s'est cependant laissé tenter par certains titres. Notre Noël thématique était l'occasion d'extraire celui-là de notre PAL où il sommeillait depuis quatre ans.


    De quoi ça parle ? L'histoire débute peu ou prou comme le dessin-animé, ce qui donne à ce roman des airs de banale novélisation, voire de redite de Fairest of all lorsque la narration se penche sur l'enfance ou les faits et gestes de la Méchante Reine. L'origin story est néanmoins différente : on apprend ici que la marâtre, rebaptisée Ingrid, est en fait la tante maternelle de Blanche-Neige. Là-dessus, Jen Calonita brode une sous-intrigue de conflit entre sœurs, la formation en sorcellerie de la future souveraine auprès d'un mage, puis son arrivée au palais en tant que demoiselle de compagnie. Elle y évincera sa cadette afin de s'imposer sur trône à sa place, nourrie d'une ambition sans borne pour le pouvoir et guidée par les conseils du miroir magique. Outre ces ajouts, l'histoire ne change finalement qu'une fois Blanche-Neige arrivée chez les sept nains : le prince l'y retrouve et tous deux décident de renverser la pouvoir en place et de mettre fin au totalitarisme de la Méchante Reine. Pour atteindre la princesse et l'affaiblir psychologiquement, c'est le prince qu'Ingrid décidera d'empoisonner.
 

    Bon, pourquoi pas. Après tout, il faut bien faire du neuf avec du vieux, et ce concept là en vaut bien un autre. Pas sûr que le choix du twist soit le plus pertinent pour l'histoire de Blanche-Neige, mais l'intrigue proposée par Jen Calonita a au moins le mérite de remettre le personnage principal à sa place d'héroïne, notamment grâce aux nouveaux enjeux qu'elle pose dans la relation entre la princesse et sa belle-mère. Car plus encore que la beauté qui rend cette dernière jalouse, c'est le risque de voir sa belle-fille, tant aimée du peuple, réussir à lui reprendre la couronne qui nourrit ses pulsions meurtrières. Jen Calonita imagine en cela une guerre des trônes typique des romans de fantasy, même si cela reste au final assez convenu.


    On a apprécié quelques passages, bien que les meilleurs paraissent honteusement pompés sur des adaptation antérieures : le sort qui provoque l'éboulement de la mine sur Blanche-Neige et les nains est évidemment inspiré du film Snow White, a tale of terror, de même que la confrontation finale entre les deux femmes face au miroir. Les aventures alternatives imaginées par Jen Calonita (dans les bois hantés pour retrouver un arbre aux propriétés magiques, en voyage à la recherche du père disparu de Blanche-Neige, etc.) nous ont aussi rappelé les épisodes du dessin-animé japonnais La légende de Blanche-Neige, diffusé à la télévision au tout début des années 90. On ne niera donc pas quelques passages propices à susciter la nostalgie.


    Pour le reste, c'est très bof, au point que c'est difficile d'argumenter davantage. Tout d'abord parce que ce n'est pas d'un grand intérêt dramatique, que l'autrice peine à sortir les personnages de leurs carcans d'archétype et, surtout, que la matière première Disney peut difficilement être transformée en produit de fiction young adult réellement qualitatif. Les quelques tentatives de l'autrice en ce sens sont assez maladroites et tombent à plat, parce que l'ensemble est encore trop marqué de l'aura de l'enfance et du divertissement familial (ah, cette scène où la princesse risque un œil énamouré sur le torse saillant du prince sous sa chemise entrouverte, entre deux chansons avec les sept nains..). La goute d'eau qui fait déborder le vase, c'est le texte français, pas franchement bien inspiré, avec un vocabulaire anachronique qui vient trop souvent parasiter la lecture.

 
En bref : Vite lu, vite oublié. Très commercial dans son concept comme dans son traitement, ce Twisted Tale se lit sans déplaisir si l'on n'est pas trop exigeant, mais sans grand enthousiasme non plus. L'univers Disney s'adapte dans le cas de Blanche-Neige assez mal à la littérature young adult et les rares éléments qui fonctionnent semblent pompés sur des adaptations antérieures. Le poids de la franchise, bien trop lourd à porter, empêche à Jen Calonita l'audace que mérite toute réécriture de conte de fée qui se respecte.
 

dimanche 5 janvier 2025

Voeux tardifs par-delà les sept collines...

 

    Voilà bien longtemps qu'on n'avait pas été aussi en retard pour vous présenter nos vœux ! La dernière fois qu'on a publié le traditionnel article d' "entre-deux fêtes" après les fêtes, c'était l'année de notre Noël Supercalifragilisticexoialidocious (on était alors en séjour au bout du monde de la France du Grand Est, sans connexion internet, et il avait fallu attendre notre retour pour reprendre le blog où on l'avait laissé). Pas de voyage ni de déconnexion wifi cette fois-ci pour nous justifier, seulement les conséquences (chronophages) à moyen terme du déménagement / emménagement dans notre nouveau Terrier et, surtout, une descente d'escalier verglacé qui nous a coûté une côte.
 

    Mais aucun de ces quelques désagréments ne devraient nous empêcher de célébrer les fêtes selon les traditions du Terrier (après tout, n'avons nous pas invoqué Bettlejuice chez nous alors qu'on aurait dû être en train de faire des cartons, le 31 octobre dernier ?), tout est question de priorité, n'est-il pas ? Aussi, comme prévu dans notre article d'ouverture, c'est chez dans une ambiance enneigée de conte ancestral que nous avons passé ces fêtes de fin d'année. Inspiré par la forêt de bouleaux du Blanche-Neige de Tarsem Singh et par l'iconographie de l'adaptation Disney, on a invité l'extérieur dans notre intérieur.


"Il était une fois..."
 
    Chez Grimm comme chez Disney, le conte prend place dans un décor de forêts et de collines (ces dernières étant au nombre de sept entre le palais de la reine et la chaumière des nains, encore une fois chiffre magique par excellence). Si la version animée se différencie par bien des points du texte de Grimm, elle n'oublie pas son ancrage littéraire en s'ouvrant (dans tous les sens du terme) sur un livre aux allures de grimoire comme on rêverait d'en lire un au coin du feu...

" Esclave du miroir magique,
Accours du plus profond des espaces,
Par les vents et les ténèbres je te l'ordonne,
Parle et montre-moi ta face !"
 

"Conduis Blanche-Neige dans la forêt. Mène-la en un lieu isolé, où elle cueillera des fleurs sauvages. Et là, mon fidèle et loyal serviteur, tu la tueras ! (...) Mais afin que j'ai la certitude de ton entière réussite, tu rapporteras son cœur dans cet écrin !"
 
 
    Un miroir ensorcelé, la quête de la beauté et de la jeunesse, l'ordre d'une exécution au fond des bois... entre symboles et éléments macabres, l'histoire, même sous les oripeaux Disney, nous rappelle ses origines plus sombres et que, non, au départ, les contes n'étaient pas (que) pour les enfants. Mais que les plus jeunes et les âmes sensibles se tranquillisent : bien des personnages amicaux les attendent...


"On pioche tic tac, tic tac,
Dans la mine, le jour entier.
Piocher tic tac, tic tac,
Notre jeu préféré.
Pas bien malin d'être riche enfin
Si l'on pioche tic tac
Dans la terre ou dans la roche
Dans la mine, dans la mine
Dans la mine, dans la mine
Où un monde de diamant brille !" 
 
     Il en est ainsi des sept nains, petits personnages à l'apparence de vieillards sympathiques qui relèvent davantage du bestiaire féérique (certaines versions ne s'y trompent pas en les nommant gnomes) que de la fratrie de vieux garçons ordinaires. Fidèlement aux vieilles légendes nordiques, ils sont rattachés aux montagnes et à la pierre et donc, par extension, aux mines et aux diamants. C'est là qu'ils travaillent toute la journée durant, cherchant gemmes et pierres précieuses dans les entrailles de la terre.

 
"Ce n'est pas une pomme ordinaire, c'est un fruit qui exauce les vœux ! Un morceau, et tous tes rêves les plus chers se réalisent ! Allons, fais un vœu et croque-moi ça !" 
 
 
    Mais le danger n'est jamais loin. Qui est donc cette petite vieille toute de noir vêtue qui arpente la campagne pour vendre ses pommes ? Prenons garde car, malgré ce qu'elle prétend du pouvoir bénéfique de ces fruits défendus, il n'est pas impossible que le pêché de gourmandise nous coûte la vie...



 
Nous arrêtons là notre promenade dans le conte pour, enfin, vous souhaiter

Un Très Joyeux Noël

(très très en retard)

et

Une Belle et Heureuse Année

(encore à peu près dans les temps)
 


    Nous espérons que vous avez passé de belles fêtes de fin d'année, en famille ou entre amis, et que les livres ont été nombreux sous le sapin. Nous aurons l'occasion de revenir sur cette période dans nos prochains articles récapitulatifs et, en attendant, nous continuons les lectures thématiques pendant quelque temps. Là encore, les prolongations font et feront toujours partie de nos traditions !


samedi 4 janvier 2025

Blanche-Neige - Un téléfilm de Caroline Thompson d'après le conte de Grimm.

 

Blanche-Neige

(Snow-White, the fairest of them all)


Un film écrit et réalisé par Caroline Thompson

Avec : Miranda Richardson, Kristin Kreuk, Tom Irwin, Michael J. Anderson, Warwick Davis...
 
Première diffusion originale : 17 mars 2002 sur ABC
Première diffusion française : 24 décembre 2002 sur M6

    Une jeune femme se pique un jour le doigt à une épine de rose. Puis, par une nuit de pleine lune, elle donne naissance à une fille aux cheveux de jais et au teint de porcelaine qu’elle prénomme Blanche-Neige. Elle ne survit pas à l’accouchement. Son mari s’égare, alors qu’il est à la recherche de lait pour son bébé, et s’effondre dans la neige. Ses larmes se mettent à couler et libèrent un monstre prisonnier de la glace. Pour le remercier, celui-ci lui offre un royaume, mais lui impose sa propre sœur, Elspeth, pour en être la reine. Sous les traits d’une belle femme, elle est une hideuse mégère dont le père de Blanche-Neige refuse les avances. De dépit, elle l’envoûte et trône à ses côtés. Seize années plus tard, Blanche-Neige est devenue une magnifique jeune fille dont la beauté ne cesse d’attiser la jalousie de sa marâtre.
 
***
 
     Si Blanche-Neige n'est pas l'oeuvre littéraire la plus adaptée, elle compte néanmoins un certain nombre de transpositions à l'écran et ce depuis l'invention du cinéma. Il y a douze ans, on s'était penché sur les deux versions sorties quasi-simultanément sur grand écran le film de Rupert Sanders (médiéval, épique et sombre) et celui de Tarsem Singh (coloré, extravagant et parodique). Le second nous avait d'ailleurs fortement rappelé une précédente adaptation dans certains de ses choix scénaristiques et scénographiques : cette version de Caroline Thompson.
 

    Caroline Thompson est ce qu'on pourrait appeler une illustre inconnue : vous ne connaissez pas son nom, mais vous connaissez son travail. Cette talentueuse scénariste est en effet longtemps restée dans l'ombre des réalisateurs pour qui elle a travaillé, son binôme le plus célèbre n'étant ni plus ni moins que... Tim Burton. Cette Américaine diplômée de littérature classique est de fait pour beaucoup dans le succès rencontré par le célèbre cinéaste : le scénario d'Edward aux mains d'argent, des Noces Funèbres et de L'étrange Noël de Mr Jack (à 4 mains avec le génial Michael McDowell), c'est elle ! On lui doit également le script du premier film de La famille Addams de Barry Sonnenfeld, qui confirme son goût pour le bizarre.


    Un goût qu'on retrouve dans ce Blanche-Neige tourné pour la télévision en 2001, dont Caroline Thompson est à la fois réalisatrice, scénariste et productrice. Les critiques successives suite à la diffusion originale du téléfilm sur ABC (chaine américaine familiale, d'autant qu'il était diffusé dans le cadre de l'émission d'anthologie The wonderful World of Disney) ne sont pas passées à côté de l'atmosphère burtonienne de cette adaptation : celle-là a été tantôt louée, tantôt dénoncée, le tout donnant lieu à des avis mitigés. Les retours positifs ont ainsi applaudi la vision audacieuse de Caroline Thompson, "nourrie de son travail aux côtés de Tim Burton" (les journalistes auront alors oublié que Caroline Thompson avait peut-être toujours été plus burtonienne que Burton himself), les détracteurs dénonçant quant à eux les aspects trop dérangeants du film pour une chaîne familiale. Il faut dire que la critique probablement la plus clairvoyante de ce téléfilm (mais aussi la plus élogieuse) comparait son univers à un "royaume de pain d'épice qu'aurait bâti David Lynch". Tout est dit.
 

    Et en effet, cette version, véritablement intéressante, n'hésite pas à s'affranchir des approches trop lisses du conte pour revenir à ses sources plus sombres, plus profondes. Le scénario n'est pour autant pas une retranscription ultra fidèle de Grimm et Caroline Thompson brouille les pistes, puisant autant d'éléments dans les versions étrangères de Blanche-Neige que dans d'autres contes traditionnels pour en faire un patchwork inventif et, il faut l'admettre, assez jubilatoire dans son étrangeté. Ainsi s'invite par exemple un génie qui accorde des vœux (toujours à double tranchant, car il est bien connu qu'il faut prendre garde à ce qu'on souhaite), quant de nombreux ressorts scénaristiques ne sont pas sans rappeler La reine des neiges (les éclats du miroir magique, s'ils tombent dans l’œil de quelqu'un, change sa vision du monde et sa personnalité) et Neige-Blanche et Rose-Rouge (le prince transformé en ours).
 

    En entremêlant ces différents éléments, Caroline Thompson donne une couleur unique au conte de Grimm et une résonance particulière à ses différents symboles. Elle propose aussi une toute nouvelle origin story à la Méchante Reine et s'amuse de la place qu'occupe le miroir dans l'intrigue : le rôle qu'il joue, ses diverses fonctions et ses manifestations. Objet de divination et arme redoutable, il permet aussi à la reine de voyager ou de se transformer, offrant quelques scènes parmi les plus audacieuses du téléfilm. Le cabinet où il est rangé, sorte de galerie des glaces qui reflète à l'infini, voit ainsi tous ses miroirs contaminés par son pouvoir et engendrer des apparitions kaléidoscopiques aussi dérangeantes que réussies.
 


    C'est là que le fond et la forme se rencontrent : la mise en scène et l'esthétique globale du film servent merveilleusement le scénario, et Caroline Thompson a plus d'une fois applaudi le travail de ses collègues de l'équipe artistique. Tourné au Canada dans des paysages évocateurs de l'Europe de l'Est, le film voit ses personnages évoluer dans des décors architecturaux qui rappellent fortement la Norvège (les costumes des gardes s'inscrivent dans la même esthétique), un style que la réalisatrice a baptisé "Art Nouveau viking" et qui fait écho aux inspirations européennes ancestrales du script.
 

    Le film est, du point de vue du casting, porté par la charismatique Miranda Richardson (Sleepy Hollow, Harry Potter, Merlin), dont la prestation en tant que Méchante Reine est tout bonnement époustouflante. Elle parvient à donner une épaisseur réelle à un personnage de prime abord excessif et un peu facile, son jeu rappelant celui de Sigourney Weaver dans la version très sombre de Blanche-Neige sortie en 1997 (pour l'anecdote, toutes les deux sont doublées en VF par Frédérique Tirmont, ce qui accentue probablement la ressemblance). Sa personnalité autant que son apparence de modèle préraphaélite font d'elle une géniale évocation de Lady McBeth poussée à son paroxysme. Tout repose donc en grande partie sur les épaule de la comédienne et sur celles des acteurs qui interprètent les sept nains, les très bons Warwick Davis (Willow) et Michael J. Anderson (Twin Peaks) en tête. On ne peut cependant pas en dire autant de tout le reste de la distribution, notamment en ce qui concerne Blanche-Neige, interprétée par Kristin Kreuk. Alors star montante de la série Smallville, l'actrice apporte peu au personnage et peine à la faire sortir des clichés de princesse victimisée. Elle a par ailleurs peu d'intervention, restant le plus souvent en retrait et passant même pour froide et constamment mal à l'aise. Il y avait pourtant, dans ses rares lignes de dialogue, la genèse d'un propos très intéressant et sujet à faire évoluer le personnage vers une vraie réflexion philosophique.
 

    Malgré les reproches formulés à l'encontre du film quant à sa bizarrerie considérée comme inadaptée pour de jeunes téléspectateurs, ce Blanche-Neige répond au cahier des charge du "tout public" à plusieurs reprises et c'est peut-être là sa principale faiblesse. A chercher à entrer dans les cases du convenable, il tombe quelques fois dans le piège du convenu. La fuite dans la forêt, décidément bien trop inspirée de Disney, donne à ce titre lieu à un passage assez ridicule. Dans une même optique, la scène où la Méchante Reine écrit son rire en nuage de fumée dans le ciel bleu, certainement un clin d’œil au "Surrender Dorothy" du Magicien d'Oz de la MGN, vient casser quelque chose de l'univers instauré jusque-là. Ce ne sont-là que des détails, mais Dieu sait que le Diable adore s'y cacher...


En bref : Caroline Thompson, longtemps bras droit de Tim Burton, propose ici une vision aussi intéressante que fascinante du conte des frères Grimm. Porté en grande partie par la prestation flamboyante de Miranda Richardson en Méchante Reine, ce Blanche-Neige s'éloigne des adaptations trop lisses ou trop faciles de l'histoire et s'amuse à entremêler les références à ses multiples variantes ainsi qu'à d'autres contes traditionnels. Le résultat est un patchwork étrange et savoureux dont les prises de risque scénaristiques et scénographiques font la réussite.




Et pour aller plus loin...

jeudi 2 janvier 2025

Les histoires de Blanche-Neige racontées dans le monde - collectées par F. Morel & G. Bizouerne et illustrées par C. Gastaut.

Editions Syros, coll. "Le tour du monde d'un conte", 2007, 2009, 2017.

    Un recueil exceptionnel: de surprenantes versions de Blanche-Neige que l'on raconte à travers le monde, ainsi que la célébrissime version écrite par les frères Grimm. Un choix de surprenantes versions du conte que l'on raconte à travers le monde: La Petite Toute-Belle (Bretagne), La belle jeune fille et les coupes claires (Danemark), La fille de la sorcière (Niger), Arbre d'Or et Arbre d'Argent (Ecosse), Le roi Paon (Louisiane), Lune d'Or (Grèce), Blanche Neige (Allemagne/Grimm). L'une est recueillie par trois dragons, l'autre par un berger, une encore par sept Kuuku...mais chacune connaît des aventures bien singulières!
 
***

    Qui s'intéresse un tant soit peu aux contes traditionnels sait que leurs formes et leurs fonds ne sont pas figés dans le temps et l'espace. Issus de la tradition orale, les contes se sont transmis d'une génération à l'autre et d'un pays à l'autre jusqu'à ce que certains auteurs les retranscrivent dans les versions désormais les plus connues, qu'on a trop souvent tendance à qualifier d' "originales". Ainsi, Perrault, Grimm et Andersen, s'ils sont les grands noms associés aux contes de notre enfance, n'ont fait que coucher par écrit des histoires bien plus anciennes qu'eux. Il existe en effet de par le monde autant de versions de chaque conte qu'il existe de pays et, parfois, de régions, les territoires les embellissant de leurs couleurs et traditions locales. Lancée au milieu des années 2000 sous la direction de Nicole Belmont (chercheuse en sciences sociales et spécialiste des contes) pour les éditions Syros, la collection "Le tour du monde d'un conte" ambitionne de faire découvrir ces versions étrangères ou régionales alternatives. Chaque volume fait un focus sur un conte très célèbre et propose quelques variantes parmi celles qui existent dans le monde entier.
 

    Dans cette anthologie illustrée consacrée à Blanche-Neige et à ses "sœurs" et "cousines" de contrées proches et lointaines, ce sont Gilles Bizouerne et Fabienne Morel, animés par leur double casquette d'enseignants chercheurs et conteurs, qui ont collecté 7 (chiffre magique !) versions du conte. A part celle des frères Grimm retranscrite dans sa version originale traduite par Marthe Robert, toutes les autres sont remises en forme et racontées par le duo. On découvre ainsi une version bretonne, une autre danoise, une nigérienne, une écossaise, sans oublier des variantes de Grèce et de Louisiane. La récurrence ? Comme l'explique Nicole Belmont dans sa passionnante postface, c'est la structure. Le schéma narratif, "squelette" qui reste peu ou prou le même d'une contrée à l'autre, a ainsi été identifié dans les classifications des chercheurs et folkloristes Anni Aarne et Stith Thompson au cours du premier et du deuxième tiers du XXème siècle. Leurs travaux respectifs ont donné lieu à la classification internationale Aarne-Thompson, qui rassemble et synthétise sous un système de codes les typologies communes à tous les contes recensés existants. Le conte de Blanche-Neige et de ses variantes y est répertorié sous le numéro 709, une trame qui a engendré bien trop d'enfants pour tous les restituer en un seul ouvrage ! On regrette à ce titre l'absence des versions chinoise et russe, qu'on aime personnellement beaucoup (mais dont on aura l'occasion de vous parler ultérieurement).


    Ce conte n° 709, c'est l'histoire de la jeune fille persécutée par un antagoniste jaloux de sa beauté (une belle-mère le plus souvent, mais parfois une mère ou une sœur). L'héroïne, contrainte de fuir après une première tentative de meurtre par une tierce personne, se réfugie à l'écart dans la demeure d'un ou plusieurs adjuvant(s) (des nains, des génies, des dragons, ou encore un berger), où elle est victime d'une ou plusieurs attaque de son ennemie, cette dernière la laissant pour morte jusqu'à ce qu'elle soit ramenée à la vie par l'homme qu'elle épousera. Cette mort est souvent la métaphore de l'entrée dans la puberté, caractérisée d'un texte à l'autre et selon les cultures par des éléments symboliques forts (le sang, la coiffure, les vêtements, etc.).
 

    Car comme évoqué plus haut, c'est essentiellement la culture propre à chaque pays qui, en embellissant la trame commune de départ, fait toute la différence entre ces multiples versions. Chez Grimm, les forêts et les mines de l'Allemagne constituent le décor principal, là où la version bretonne fait la part belle à la mer et invite des dragons, issus du vieux folklore marin, dans son intrigue. Le peigne empoisonné des frères Grimm (que l'on retrouve dans la version danoise) devient un couteau à coiffer dans le conte nigérien et le cercueil de verre, une chasse ou un cercueil en or. Dans les pays où l'océan et les fleuves occupent une place importante, la tombe de la princesse est souvent envoyée voguer sur les flots jusqu'à ce que le prince la découvre sur le rivage opposé.


    Charlotte Gastaut, artiste connue et reconnue en édition jeunesse, propose une mise en image toute en douceur inspirée par ses multiples origines familiales étrangères, une vraie richesse pour illustrer les variantes internationales d'un même conte. Si l'on reconnait en effet sa patte d'une page à l'autre, elle adopte les codes graphiques et stylistiques propres à chaque pays pour en inspirer son coup de crayon : les tissus et imprimés africains pour la version nigérienne, ou encore le chatoiement des couleurs typique de l'art cajun pour la version louisianaise. L'ensemble, visuellement réussi, porte et restitue l'éclectisme propre aux enjeux de cette collection.
 

En bref : Un très beau recueil qui permet de découvrir les versions étrangères du conte de Blanche-Neige, une sélection de sept variantes issues de la tradition orale grecque, bretonne, danoise ou encore nigérienne. Complété d'une postface passionnante, ce livre offre un regard érudit sur les symboles de cette histoire et sur son évolution à travers le temps et le monde. Le tout est mis en image par la talentueuse Charlotte Gastaut, dont l'art fait la part belle aux couleurs, motifs et styles propres à chaque pays mis en lumière.