dimanche 16 février 2025

Il était plusieurs fois - UEE du DITEP H. Viet & les 6èmes2 du collège C. Flammarion, avec Fabien Clavel.

Il était plusieurs fois - un conte dont vous êtes le héros, autoédition, 2023.
 
    A l'occasion de sa nouvelle création, l'UEE du DITEP Henri Viet vous invite à un voyage fantastique. Avec la participation des 6ème2 du collège Camille Flammarion et grâce à l'accompagnement de Fabien Clavel, auteur jeunesse de fantasy et de livres-jeux, ils ont concocté pour vous une aventure interactive : dans ce livre, c'est vous qui êtes le héros.
    Incarnez le rôle de Camille, qui part à la recherche de sa grand-mère disparue dans un univers où les contes de fées sont réels... mais aussi les ogres, le Grand Méchant Loup et les dragons ! Saurez-vous affronter les dangers qui se dresseront sur votre chemin ?
Traversez le miroir pour le découvrir !
 
***
 
    On parle ici très rarement de notre travail, celui qu'on mène dans notre autre vie (vous savez, celle qu'on appelle active). Mais on a déjà très clairement exprimé qu'on officiait dans le médico-social (plus précisément dans le champ du handicap) et qu'on portait tous les ans un projet culturel particulièrement conséquent auprès des adolescents de la structure. Parce que ce projet-ci entre en résonance avec nos chroniques thématiques du moment et, surtout, parce qu'on aime rien de plus que mettre en avant le talent fou de ces jeunes, on tenait aujourd'hui à ouvrir une petite brèche dans nos habitudes, juste le temps de vous parler un peu d'eux. Alors, certes, il y aura un peu de sigles et de termes techniques le temps de vous poser le décor, mais on vous promet qu'une fois familiarisés avec notre univers, vous n'aurez qu'une envie : les lire et découvrir, vous aussi, de quoi ils sont capables.
 

    Les noms d'oiseaux dans l'intitulé de l'article ont dû vous faire écarquiller les yeux ; prenez une grande inspiration, on vous explique tout. Un DITEP (Dispositif Institut Thérapeutique, Educatif et Pédagogique) est un établissement médico-social dont la vocation est d'accueillir les enfants, adolescents et jeunes adultes présentant des difficultés psychologiques. Si leurs compétences cognitives et intellectuelles sont préservées, elles sont parasitées par une réelle souffrance psychique qui les empêche d'avoir un plein accès aux relations sociales et aux apprentissages, un processus handicapant qui nécessite donc l'accompagnement pluriel prodigué par ce dispositif. Accompagnés par des professionnels éducatifs, thérapeutiques et pédagogiques, certains de ces enfants ont parfois besoin d'une scolarité en interne, en Unité d'Enseignement (UE) ; l'UEE (Unité d'Enseignement Externalisée) dépend de la structure médico-sociale, mais est délocalisée dans les murs d'un établissement scolaire ordinaire.  Dans le cas présent, c'est une UEE de sept collégiens, lesquels bénéficient d'une inclusion la plus complète possible.
 

    Depuis maintenant plus de dix ans, nous portons avec quelques collègues (certainement aussi fous que nous) des projets de médiation culturelle à destination de ces élèves, projets qui s'étendent à chaque fois sur une année complète et qui donnent lieu à une restitution finale. Celle-là s'articule dans la plupart des cas autour d'un livre (un vrai) écrit de leur main et autoédité. Depuis notre toute première action, nous avons eu la chance de bénéficier des interventions d'autrices et d'auteurs prestigieux, de Faustina Fiore à Fabien Clavel en passant par Eric Boisset. Si ces projets semblent s'intégrer à l'enseignement artistique et culturel propre à l'enseignement scolaire classique, notre approche est ici plus large et vise des objectifs différents. Ces projets sont certes scolaires, mais tout autant éducatifs et thérapeutiques. La création artistique, culturelle ou littéraire n'est ici pas une fin, elle est un moyen qui vise à leur redonner confiance en leurs capacités, rééduquer des compétences, mettre aux travail des représentations, leur redonner une place et une légitimité. Depuis 2018, la pertinence de ces actions permet désormais de bénéficier d'un financement par l'ARS (Agence Régional de Santé) et par la DRAC (Direction Régionale des Affaires Culturelles), double articulation qui traduit bien les enjeux à l'oeuvre : l'art et la littérature peuvent être des médiations soignantes ou, tout du moins, qui prennent soin. Inutile de vous rappeler qu'on est fervent adepte de la bibliothérapie...
 

    Après avoir travaillé le récit épistolaire, la poésie, l'album illustré et le roman de fantasy, nous avons proposé de leur faire découvrir, en 2022, le livre-jeu – et plus précisément le "livre dont vous êtes le héros", qui connait depuis quelque temps un vrai regain d'intérêt. Pourquoi ? Pour plusieurs raisons. Sur la forme, tout d'abord, après que les élèves aient appris à maîtriser les codes de l'écriture de fiction et la structuration d'un roman, quel meilleur prolongement que d'appréhender sa version déstructurée ?  Mais surtout, sur le fond et sur les motivations à l'origine de l'idée, il s'agissait de travailler à travers la rédaction d'une intrigue à choix multiples les mécanismes de la planification et de l'alternative, souvent mis à mal chez ce public à besoins spécifiques. Pour augmenter le projet d'une dynamique d' "inclusion inversée", nous avons proposé à une classe de sixième ordinaire et à son équipe pédagogique de nous rejoindre dans l'aventure et, en guise de guide, nous avons bénéficié des interventions et des précieux conseils de l'excellent Fabien Clavel himself (oui, oui, le seul et l'unique).
 

    L'univers de référence était tout trouvé et, là encore, n'avait rien d'un choix hasardeux : les contes traditionnels, pour l'empreinte qu'ils ont laissé dans l'imaginaire collectif, ce qu'ils véhiculent de symboles et, évidemment, pour leur seconde lecture psychanalytique, constituaient un terrain de jeu fascinant. Avant toute chose, il a donc fallu lire, relire et surtout (re)découvrir les textes de Perrault, Grimm et Andersen, ainsi que quelques autres versions plus anciennes et autres contes orientaux afin de construire un univers de référence, une "banque de données", tout en l'analysant et en partageant ce que ces textes pouvaient leur renvoyer, provoquer en eux. Puis, avec l'aide de Fabien et ses supports méthodologiques, construire une mindmap qui se substitue au plan classique d'une intrigue linéaire afin d'avoir une vision claire de cette histoire à tiroirs, du début à son dénouement en passant pas ses (nombreux) milieux.
 

    Le synopsis s'est rapidement échafaudé : Camille, un protagoniste adolescent (ou adolescente ?) fait face à la récente disparition de sa grand-mère. Lorsqu'un miroir magique dissimulé dans le grenier de cette dernière l'emporte dans une réalité alternative où les contes, bien que réels, ne se sont pas tous très bien terminés, Camille doit apprendre à survivre dans cette étrange contrée et découvrir ce qui est arrivé à sa grand-mère. Ce pays lui apprendra bien plus de chose à son sujet que quiconque aurait pu l'imaginer et lui révélera un secret de famille enfoui depuis longtemps...
 

    A l'histoire de Camille sont venus se greffer, à la façon d'un patchwork tiré de la "banque de données" évoquée plus haut, les personnages, décors et objets magiques inspirés des contes classiques redécouverts en classe. Regard adolescent oblige, les élèves se sont amusés avec les références, ont glissé une bonne dose d'humour et ont joué avec les anachronismes. On croise ainsi une fée chargée de fournir les carrosses royaux grâce au champs de citrouilles mis à sa disposition, de vilaines demi-sœurs qui se battent pour des paires de chaussure comme à l'ouverture des soldes, ou encore d'une Reine des Neiges qui, au grand soulagement de Camille, ne se met pas à chanter ! Une fois n'est pas coutume, le conte de Blanche-Neige s'est naturellement invité en force, comme si sa place dans les fondations de leur scénario coulait de source.
 

    Outre l'exercice ardu de la construction et l'exigence de la rédaction, les multiples chemins et périples possibles empruntés par le personnage ont contraint les élèves à rester vigilant quant à la cohérence de l'ensemble, d'autant que le tout devait fonctionner avec trois fins alternatives. Autre challenge ? Choisir un protagoniste au prénom épicène afin de permettre au lecteur ou à la lectrice de s'y reconnaître sans la barrière du genre, et devoir pour cela bannir toutes les marques de masculin et de féminin se rapportant au personnage principal. Le résultat était réussi, au-delà de nos espérances, jusque dans les objectifs initiaux du projet. Et comme on aime à faire les choses bien, on a poussé le vice jusqu'à leur faire reproduire l'univers du livre sous forme d'une carte grâce à un site prévu pour la création de jeux de rôle, et, évidemment, à concevoir une image destinée à la couverture du livre. Pour cela, nous les avons fait travailler sur une création en 3D, un paper art inspiré des œuvres d'artistes comme Jodi Harvey Brown ou Emma Taylor.
 
 
    Deux ans plus tard, nous avons continué l'aventure créative avec la conception d'un jeu de société et, actuellement, d'un album photo de famille fictive dans un univers de freaks à la Burton, mais Il était plusieurs fois reste à ce jour une grande fierté pour les élèves (et, par extension, pour nous autres accompagnants et porteurs du projets aussi, mais surtout parce qu'on est très fiers d'eux). Nous vous invitons à découvrir cette petite pépite qui a tout du vrai bouquin, disponible à la commande en ligne ICI.
 

En bref : Quand des élèves en situation de handicap psychique s'associent à une classe de collégiens ordinaires et à un auteur jeunesse de première classe pour se lancer dans l'aventure de l'écriture, le résultat vaut largement le détour. Livre dont vous êtes le héros inspiré par l'univers des contes classiques, Il était plusieurs fois fourmillent de clins d’œil, s'amuse de la culture littéraire et témoigne des compétences d'écrivain insoupçonnés de ces apprentis romanciers. Si vous ne nous croyez pas assez objectif pour en juger, allez vérifier par vous-même : vous nous donnerez raison.
 

dimanche 9 février 2025

Le 10ème Royaume - une mini-série de David Carson & Herbert Wise.

Le 10ème Royaume

(The 10th Kingdom)

 
Une mini-série écrite par Simon Moore et réalisée par David Carson & Herbert Wise

Avec : Kimberly Williams, Scott Cohen, John Larroquette, Daniel Lapaine, Diane Wiest, Rutger Hauer, Warwick Davis, Camryn Manheim...

Première diffusion originale : du 27 février au 2 mars 2000 sur NBC
Première diffusion française : du 22 décembre 2000 au 12 janvier 2001 sur M6

    Aux frontières de notre réalité se trouve un portail qui mène à Neuf Royaumes, des mondes enchantés où furent inventés les contes de fées les plus célèbres. Mais contrairement à la coutume, les héros n'y vivent pas toujours heureux et n'ont pas toujours beaucoup d'enfants ! Car une reine maléfique désire s'emparer du pouvoir. Grâce à un sortilège, elle parvient à transformer le prince Wendell en un simple chien. Ce dernier s'échappe à travers un miroir magique qui le transporte au cour du mythique 10ème Royaume : Central Park. Là, il rencontre Virginia et Tony qui l'aideront à combattre une pléiade de créatures féériques et à reconquérir son royaume au travers d'une épopée semée d'embûches et de maléfices.

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    Attention, grosse séquence nostalgie. Diffusée il y a à présent plus de vingt ans à l'occasion des fêtes de Noël, cette mini-série a durablement marqué notre mémoire – et certainement celle de nombreux autres jeunes téléspectateurs des 90's. Véritable madeleine de Proust, pépite régressive et gourmandise télévisuelle encore furieusement efficace malgré ses deux décennies, Le 10ème Royaume figure pour des tas de bonnes et de fausses bonnes raisons au panthéon de nos séries favorites. Un morceau d'enfance éternellement associé aux fêtes de fin d'année qu'il était grand temps, enfin, d'évoquer ici.
 

"Je m'appelle Virginia et j'habite à la lisière de la forêt"

    Ainsi commence le premier épisode de cette-mini série en 5 parties produite par Hallmark Entertainment. Virginia Lewis vit dans un immeubles aux abords de Central Park avec son père, Tony, concierge et homme à tout faire de la résidence. Depuis que sa mère s'est enfuie de la maison sans donner de nouvelles il y a de cela plusieurs années, la jeune femme rêve d'une vie meilleure où elle ouvrirait son propre restaurant et reprendrait les rênes de son destin. Pendant de ce temps, dans un univers parallèle, une reine diabolique incarcérée dans la prison du mémorial de Blanche-Neige parvient à s'échapper et à ensorceler son beau-fils, le prince Wendell, à quelques jours de son couronnement. Descendant de la réelle Blanche-Neige et prétendant au trône, le prince se voit métamorphosé en chien tandis que sa belle-mère prépare un usurpateur à prendre sa place, dans l'idée de tirer les ficelles et de reprendre la main sur les 9 Royaumes que compte le pays. Mais Wendell parvient à s'échapper et traverse un miroir magique qui le propulse à New York, où il croise le chemin de Virginia et Tony. Alors qu'un loup et des trolls sont lancés à leur poursuite, nos héros n'auront bientôt d'autre choix que de traverser le miroir à leur tour pour gagner les 9 Royaumes. Ils découvriront alors que l'histoire de cet univers est intimement liée à la leur et que leur présence ici n'a rien d'un hasard.
 
Wishing on a star, le générique inoubliable de la série.
 
    Indissociable de son inoubliable générique Wishing on a star chanté par Anne Dudley (à qui l'on doit, entre autres, les musiques des films The Full Monty, Black Book, ou encore de la série Poldark), Le 10ème Royaume jouit encore aujourd'hui d'une certaine renommée en dépit des années écoulées et de l'avalanche de séries fantastiques maintenant disponibles sur les plateformes. La revue L'écran fantastique, dans un hors-série anniversaire consacré aux productions fantastiques des dernières décennies, avait à ce titre publié une critique on ne peut plus élogieuse du 10ème Royaume qui, selon la rédaction, n'avait pas pris une ride, et avait certainement annoncé avec dix ans d'avance des séries comme Once Upon A Time.  Diffusée pour la première fois en 2000, elle témoigne à ce titre d'une audace particulière : il y avait bien sûr eu des précédents en matière de fictions de fantasy pour la télévision, mais il s'agissait alors davantage de téléfilms et rarement de créations d'une telle ampleur. Production anglo-germano-américaine, Le 10ème Royaume a en effet été tourné dans de nombreux pays : en France (à Kaysersberg et à l'écomusée d'Alsace), en Angleterre (dans le Sussex et le Buckinghamshire), en Autriche, ainsi qu'aux États-Unis. La plupart des décors, naturels, vaut ainsi largement les reconstitutions en studio ou en images de synthèse du cinéma à grand spectacle tel que le conçoit désormais et le tout séduit par son authenticité.
 
Royaume fantastique au reflet de cité de pierre et de fer :
même dans ses affiches promotionnelles, Le 10ème Royaume semble avoir influencé Once Upon A Time...

    Outre son aspect avant-gardiste qui rend la série encore tout à fait regardable, on ne saurait dire exactement à quoi tient son charme intemporel. La mythologie créée par son auteur, Simon Moore, qui puise dans les contes de Grimm et les légendes européennes, y est sans doute pour beaucoup, car quel imaginaire collectif est plus universel que celui des contes de notre enfance ? Partagé par tous et appartenant en même temps à chacun de façon très personnelle, voire intime, ces histoires, qu'on les ait lues à la bibliothèque ou qu'on nous les ait racontées au chevet de notre lit, font partie du socle de nos références culturelles et de nos symboles. S'il s'appuie sur les versions littéraires traditionnelles, Simon Moore n'hésite pas à entremêler les histoires, celles-là partageant donc un paysage commun (celui des 9 Royaumes), où elle ne sont plus seulement des contes, mais où elles constituent le passé historique, le patrimoine du territoire au même titre que nos rois et présidents.
 

    Il y a donc une sorte de plaisir régressif, pour le téléspectateur, à partir aux côtés de Virginia à la découverte de cet univers, dont certains éléments touchent presque à l'archéologie locale (lorsqu'elle tombe sur l'ancienne chaumière des sept nains, on apprend que les historiens des 9 Royaumes avaient perdu tout espoir d'en retrouver le moindre vestige depuis des décennies). On se laisse prendre par le jeu de piste proposé par le scénariste, cherchant la moindre allusion ici ou là à un conte connu, le moindre objet tiré d'une histoire racontée autrefois au coin du feu. Ces derniers deviennent des artefacts, des quasi reliques : les chaussures d'invisibilité des trolls, les haricots magiques, le peigne empoisonné de la Méchante Reine... Méchante Reine que l'on retrouve dans sa crypte, entourée de vestiges de miroirs brisés, au cours de deux scènes aussi fascinantes que terrifiantes.
 

    Si le conte de Blanche-Neige a une place primordiale dans le scénario, c'est probablement encore une fois de par son rayonnement particulier, son statut tacitement admis de "conte des contes" et la portée scénaristique de ses objets magiques. Les miroirs ont en effet une place centrale dans l'intrigue puisqu'ils font l'objet d'une véritable quête des personnages pour rentrer chez eux et même les nains des mines, non contents de chercher des diamants, les y fabriquent dans le plus grand secret. Outre la sépulture de sa diabolique marâtre, on découvre aussi au cours d'une scène très émouvante la tombe de Blanche-Neige, où son fantôme apparaît à l'héroïne au cours d'un moment particulièrement fort en terme d'arc narratif.
 
 

    Confrontation des univers oblige, Simon Moore se permet des scènes d'humour réussies en jouant avec les anachronismes. On ne peut ainsi qu'éclater de rire face aux trolls qui se prennent de passion pour les Bee Gees (au point de voler un poste radio, une "boite à musique" qui n'est pas sans rappeler la "boite à troubadours" des Visiteurs), de même qu'on ne se lasse pas de Virginia réinterprétant We will rock you de Queen afin de remporter le concours de la plus jolie bergère. Pour rester dans la veine musicale, que dire de ces champignons magiques (et hallucinogènes) qui chantent A whiter shade of pale dans les marais maudits ? On en redemande ! L'autre excellente source d'humour vient du double niveau de lecture possible de certains dialogues selon l'âge du téléspectateur : la queue de loup-garou de Wolf qui prend la fâcheuse manie de se montrer lorsqu'il est d'humeur coquine, son syndrome de "stress post-menstruel" après la pleine lune... des éléments dont on n'avait évidemment pas compris le sens lors de notre premier visionnage, à l'âge de 9 ans, mais qui nous font encore plus apprécier cette série aujourd'hui.
 

    Histoire dans l'histoire, Le 10ème Royaume s'amuse aussi d'une belle mise en abyme : le périple de Virginia y est en effet celui d'une héroïne de conte de fée moderne. Orpheline comme nombre de ses consœurs chez Grimm, Perrault, ou Leprince de Beaumont, elle vit seule avec son père dans l'attente qu'une aventure l’amène à s'en détacher, à prendre son envol et trouver son propre bonheur. Comme toute princesse qui se respecte au début du conte, blanche, pure et virginale, Virginia ne porte pas son nom par hasard. La quête des personnages de conte qu'elle croisera au cours de son périple feront écho à sa propre quête et elle devra apprendre à composer avec les secrets qui pèsent sur son histoire. En cela, Le 10ème Royaume dépasse de beaucoup le simple divertissement fantastique pour dimanche après-midi pluvieux : les personnages, imparfaits, peuvent nous émouvoir aux larmes et l'histoire se dote alors d'une belle profondeur.
 

     Le casting est un autre élément qualitatif de cette mini-série : on y retrouve en effet de grands noms du cinéma américain, à l'image de Diane Wiest, actrice fétiche de Woody Allen aussi connue pour ses rôles dans Les Ensorceleuses, L'homme qui murmurait à l'oreille des chevaux ou encore I care a lot. A ses côtés, Camryn Manheim interprète une Blanche-Neige plus mature, extrêmement convaincante, d'autant qu'elle en profite au passage pour interroger la subjectivité de la beauté en l'incarnant sans que la question de son physique ne se pose une seule fois (ce qui, en l'an 2000 est là aussi furieusement d'avant-garde). En chasseur, on retrouve le défunt Rutger Hauer, célèbre comédien du cinéma de genre aux faux airs d'Anthony Hopkins, très crédible dans son rôle de criminel à la solde de la Reine. Les principaux interprètes sont aujourd'hui moins connus, mais Kimberly Williams (superbe et émouvante Virginia) était à l'époque la jeune actrice à la mode et Scott Cohen, avec déjà une longue carrière au cinéma, campe ici un personnage de loup aussi séduisant que malicieux. Tous donnent vie à leurs personnages avec talent et nous manquent décidément beaucoup trop une fois que se déroule le générique du cinquième et dernier épisode.
 

    Car si le succès de la série s'est fait croissant au fil des années et des rediffusions, la suite, longtemps promise et en partie écrite, n'a finalement jamais vu le jour. Intitulée La maison des loups, elle devait conduire nos personnages à la découverte de la forêt du petit chaperon rouge, où une académie secrète formait des écolières vêtues de longues capes écarlates pour distribuer secrètement des messages à travers les 9 Royaumes. Finalement abandonnée malgré les annonces du scénariste et de la production, cette suite fait encore l'objet de pétitions et de demandes enfiévrées des fans à travers le monde qui ne désespèrent pas de la voir diffusée un jour. La mode étant aux reprises et aux reboots, on avoue qu'on commencerait presque à y croire nous aussi...
 
 
 
En bref : Véritable madeleine de Proust et création télévisuelle d'avant-garde dans son genre, Plus de 20 ans après sa diffusion, Le 10ème Royaume se laisse encore regarder avec (grand) plaisir. Précurseur dans son fond comme dans sa forme, ce programme parvient à rendre un hommage réussi aux contes traditionnels et à leur redonner vie tout en racontant une histoire inédite alliant humour et émotion. Une pépite dont on ne se lasse pas, parfaitement régressive en période de fêtes.


dimanche 2 février 2025

Blanche-Neige - Texte de Gaël Aymon, illustrations de Peggy Nille.

Editions Nathan, 2018.





    Il neige. Trois flocons se sont posés sur la fenêtre givrée. Dans le château, sur la montagne, dans la forêt, une petite princesse est née.
— Aussi belle que l'hiver, aussi blanche que la neige, elle s'appellera Blanche-Neige ! dit le roi émerveillé.
 
 
 

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    Nous continuons notre florilège d'albums consacrés à Blanche-Neige, avec cette fois-ci une édition bien particulière. Nous avons en effet jusqu'ici essentiellement présenté des mises en image diverses et variées du même texte des frères Grimm, l'intérêt se portant donc davantage sur la forme que sur le fond. Cet ouvrage paru chez Nathan en 2018 présente à ce titre un intérêt supplémentaire : le conte n'y est pas la version allemande que tout le monde connait, ni une révision simplifiée de ce même texte, mais bien une nouvelle vision de l'histoire, nourrie de croisements entre différentes variations étrangères.


    Aussi, à la plume, on retrouve ici le talentueux Gaël Aymon, romancier jeunesse dont on avait beaucoup aimé le Silent Boy, lu il y a quelque temps. Grand amoureux de l'histoire de Blanche-Neige et de ses versions alternatives, il s'inspire ici des variantes russes d'Alexandre Afanassiev et d'Alexandre Pouchkine, qu'il entremêle avec l'intrigue conçue par les frères Grimm afin de proposer une lecture composite, joli brassage culturel qui s'affranchit des frontières en jouant avec les multiples symboles de cette histoire ancestrale.
 

    La trame est donc tout à fait reconnaissable et Gaël Aymon s'amuse des détails empruntés à telle ou telle version, qu'il glisse ici ou là : comme chez Afanassiev, la Méchante Reine n'est pas la belle-mère, mais bien la mère naturelle de Blanche-Neige (une différence de taille par ailleurs déjà présente dans une première version de Grimm, beaucoup moins connue). Comme chez Pouchkine, le prince se prénomme Elysée et ce dernier interroge le soleil, la lune, puis le vent afin de retrouver la trace de sa dulcinée. Comme chez Grimm, c'est chez des nains que la princesse se réfugie et c'est en recrachant le morceau de pomme empoisonnée resté coincé dans sa gorge qu'elle revient à la vie. Également très inspiré par l'adaptation en court-métrage animé de La princesse morte et les sept chevaliers produit par le studio soviétique Soiouzmoultfilm qu'il adore (il nous l'a confié de vive voix lors d'une récente rencontre), Gaël Aymon lui emprunte des tournures de phrase ou se réapproprie certaines de ses lignes de dialogue qui, à la façon d'une madeleine de Proust, réveille quelque chose dans la mémoire et l'imaginaire des connaisseurs.
 

    Aux illustrations, on retrouve Peggy Nille, dont on connaissait l'univers aux traits naïfs et aux couleurs chatoyantes. Pour ce Blanche-Neige, elle se renouvelle totalement : on reconnait évidemment son coup de crayon caractéristique et la simplicité des visages et des silhouettes, mais elle quitte ses teintes et motifs bariolés habituels pour une mise en couleur beaucoup plus subtile. Elle privilégie en effet un noir et blanc d'une grande sobriété auquel elle ajoute une pointe de rouge sang pour quelques éléments caractéristiques de chaque dessin (pommes, fleurs et lèvres), et quelques touches de doré pour mettre en relief enluminure, bijoux, astres et couronnes.


    Un peu à la façon d'un théâtre d'ombres chinoises, la silhouette des végétaux se découpe avec beauté et finesse. La nature occupe en effet une place centrale dans les larges illustrations de Peggy Nille : bouleaux blancs dans la nuit noire, fougères arborescentes, lichens et champignons envahissant avec grâce les grandes compositions de l'illustratrice. Des décors dans lesquels on aimerait se perdre, lanterne à la main...


En bref : En entremêlant plusieurs versions de Blanche-Neige – notamment les réécritures russes – Gaël Aymon propose une lecture composite, riche de cultures diverses et d'horizons variés, aussi exotique que séduisante. Les illustrations de Peggy Nille, qui joue avec les ombres et les silhouettes, apportent une grâce particulière à ce très bel album. Une petite merveille.
 

dimanche 26 janvier 2025

Les secrets de Tante Dimity (Les mystères de Tante Dimity #2) - Nancy Atherton.

Aunt Dimity's good deed (Aunt Dimity mysteries #2), Pengouin Books, 1996 - Seuil éditions, Label Verso (trad. d'A. Demoulin & N. Ancion), 2024.

    Grâce à Tante Dimity, la vie de Lori Shepherd a pris des allures de conte de fées. Enfin, en apparence : les projets de Lori de passer une seconde lune de miel dans les Cotswolds viennent de tomber à l’eau et elle se retrouve à voyager avec son beau-père plutôt qu’avec son mari !
    Alors, quand le vieil homme disparaît en laissant derrière lui une note bien mystérieuse, c’est à Lori de se lancer à sa recherche. Or, même guidé par le fantôme de Tante Dimity, un périple en voiture à travers toute l’Angleterre est loin d’être une mince affaire. Encore moins lorsque Lori exhume un sombre secret de famille…
 
Le deuxième tome de la série d'enquêtes plus cosy que mystery, best-seller depuis 30 ans aux Etats-Unis !
 
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    En septembre dernier, on vous présentait le premier tome des Mystères de Tante Dimity, série de cosy mysteries conscrite de cette bonne vieille Agatha Raisin, enfin publiée en France après plus de 30 ans à bouder l'Hexagone. En distillant une petite touche de fantastique dans son univers de bonbon anglais, l'autrice Nancy Atherton renversait les codes du "polar douillet" qu'on pensait si bien connaître depuis son importation (récente) et redistribuait les cartes du genre. Pas d'apprenti détective, mais un esprit qui communique depuis l'au-delà par un carnet ; pas de meurtre, mais des secrets de famille en veux-tu en voilà. On avait apprécié la lecture du premier opus, quoiqu'on lui avait reproché quelques facilités et, surtout, une construction qui manquait de rythme. On était cependant curieux de découvrir la suite pour voir si Tante Dimity allait nous séduire.
 

    Dans ce deuxième tome, on retrouve Lori quelques mois après son mariage, désireuse d'entamer une seconde lune de miel avec Bill afin de lui rappeler ses engagements. Il faut dire que son adorable mari a un peu tendance à la négliger : trop occupé à prouver à son père qu'il est digne de lui succéder, il porte à bout de bras toutes les affaires du cabinet Willis & Willis, délaissant considérablement sa jeune épouse. Lori organise alors un séjour en amoureux au cottage de Tante Dimity, d'où elle a conservé de si bons souvenirs de sa rencontre avec Bill. Sur place, cependant, elle se retrouve à séjourner avec son beau-père en attendant que Bill clôture un important dossier dans le Maine, où il est d'ailleurs quasiment injoignable à cause d'une tempête qui fait rage sur les côtes américaines. Lori se laisserait presque gagner par la mélancolie lorsque William Willis sénior disparait brusquement. Alertée par un message de l'au-delà de Tante Dimity, Lori se lance à sa poursuite avec, en guise de coéquipière, la très jeune mais aussi très débrouillarde Nell, fille de ses voisins et amis. William Willis serait parti à la rencontre de ses cousins anglais afin de régler les conséquences d'un vieux secret de famille, lequel aurait provoqué une rupture entre leurs ancêtres communs. Une enquête qui amènera Lori à remonter le temps...
 

    C'est confortablement enroulé dans un plaid tout en buvant du thé pendant que la neige tombait au-dehors qu'on a lu et, surtout, savouré ce deuxième tome des Mystères de Tante Dimity. Si on demandait encore à être convaincu, on a été plus que charmé par cette nouvelle histoire, mais aussi parce qu'elle est à notre sens bien plus aboutie que la première. Conformément à La mort de Tante Dimity, Nancy Atherton confirme ici son goût pour les affaires familiales davantage que pour les affaires criminelles, continuant de ciseler les contours du cosy mystery à sa façon. Quelque chose se dessine donc d'une récurrence possible, un thème qui reviendra peut-être dans les prochaines aventures de Lori...
 

    Lancée à la poursuite de son beau-père parti faire le tour de tous ses cousins du vieux continent, Lori nous embarque dans un véritable road trip à travers la campagne anglaise. Dépaysant au possible, ce roman nous promène à la façon d'un guide touristique d'un village pittoresque à un autre, de sites historiques en vieux manoirs de familles. On visite ainsi la réelle église de Saint Bartolomew ou encore le village d'Old Warden, aux allures de contrée de contes de fées avec ses cottages à l'ancienne et ses toits de chaume. Le voyage est rythmé par le décalage constant avec lequel Lori suit son beau-père, ce dernier venant toujours de quitter les lieux où elle croyait enfin avoir retrouvé sa trace. Chaque étape permet de faire connaissance avec la vieille famille Willis et d'apprendre de nouvelles informations sur le secret qui les hante depuis plusieurs générations, le tout évoquant un jeu de piste fantaisiste et franchement enthousiasmant.
 


    Les personnages gagnent en épaisseur dans ce deuxième titre. Lori, plus aventureuse, donne à voir certains de ses talents grâce à sa connaissance des documents anciens, et on fait connaissance avec la jeune et très surprenante Nell. Incroyablement précoce, cette machine de guerre intellectuelle n'en est pas moins attachée à son ours en peluche, qu'elle semble considérer comme une personne douée de raisonnement et de compréhension. Elle apporte ainsi énormément à cette nouvelle intrigue, lui donne une teinte particulière en totale adéquation avec l'atmosphère de Nursery Rhymes qu'on avait déjà sentie dans La mort de Tante Dimity : une ambiance où la magie de l'enfance infiltre avec malice le monde des adultes.
 

    Cette fantaisie, qui semble typiquement anglaise, est en fait celle d'une Angleterre vue à travers l’œil d'une Américaine (Nancy Atherton et, par prolongement, son personnage de Lori). Une Grande-Bretagne de carte postale, néanmoins subtile car elle évite soigneusement l'avalanche de clichés trop faciles, préférant croquer çà et là quelques uns des us ou des codes typiquement british pour en faire une source de réconfort (le tea time et ses avalanches de gâteaux et d'en-cas) ou d'humour (les tapisseries du château, à peine dignes des murs d'un vieux bed and breakfast). Aussi, on sourit plus souvent dans ce tome-ci que dans le précédent, au moins autant qu'on se réjouit de la sympathie incommensurable de Tante Dimity.
 
Le brownie au caramel de l'oncle Tom, recette à retrouver à la fin du roman !
 
 
En bref : Nancy Atherton semble avoir trouvé ses marques dans ce deuxième opus. L'univers de Tante Dimity s'y déploie davantage et invite le lecteur dans un cocon aussi doux et réconfortant que le thé servi avec un nuage de lait. L'intrigue fonctionne, le rythme est très bien mené, les personnages sont originaux et l'ambiance est malicieuse comme se doit de l'être l'Angleterre qu'on fantasme tous. Un petit plaisir qui se savoure sans modération et qui donne envie d'enchainer très vite sur le troisième opus...

Un grand merci à Verso pour cette lecture !
 

dimanche 19 janvier 2025

La princesse morte et les sept chevaliers - Alexandre Pouchkine.

Сказка о мёртвой царевне и о семи богатырях
, Skazka o miortvoï tsarevne i o semi bogatyriakh, 1834 - Multiples éditeurs français, dont les éditions Bourgeois (trad. d'E. Vivier-Kousnetzof ), 1981.
 
    Dans un paysage de neige, une reine guette à sa fenêtre le retour du roi son époux. Celui-ci réapparaît alors qu'elle vient de mettre au monde une fille, mais elle en meurt d'émotion. Le tsar, d'abord inconsolable, se remarie au bout d'un an avec une princesse très belle mais fière et jalouse, qui se fait régulièrement confirmer par son miroir magique qu'elle est la plus belle femme au monde. Toutefois la jeune princesse grandit et embellit, et se fiance au prince Elyzée. Le miroir doit alors reconnaître que c'est la jeune princesse la plus belle : la reine, furieuse, ordonne à sa servante, la Noiraude, de conduire cette dernière dans la forêt et de l'y attacher pour qu'elle soit dévorée par les loups. Mais la servante se laisse attendrir et l'abandonne, libre. Le tsar est consterné par la disparition de sa fille, et le prince Elyzée, son fiancé, part à sa recherche.
 
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    Il y a quelques semaines, on a abordé les versions alternatives de Blanche-Neige que la tradition orale a fait circuler aux quatre coins du globe à travers le très beau recueil Les histoires de Blanche-Neige racontées dans le monde. Si l'ouvrage proposait de faire découvrir les sœurs et cousines tantôt écossaises, tantôt nigériennes de l'héroïne immortalisée par les frère Grimm, on avait regretté qu'il ne contienne pas au moins une des versions russes existantes. Comme on avait pu vous l'expliquer précédemment, la transmission des contes de par le monde a donné lieu à autant de textes qu'il existe de pays (et parfois de régions), tous se réclamant d'une trame ou d'une construction similaire, mais se diversifiant par la culture locale. La classification issue des recherches des folkloristes Antti Aarne et Sthit Thompson a ainsi permis de numéroter chaque structure de conte, leur "trame sèche", afin d'identifier plus facilement leurs différentes réécritures et alternatives à travers le temps et l'espace. Le conte de Blanche-Neige et ses dérivés (ainsi que ses prédécesseurs) y sont classés sous le numéro 709.
 

    En Europe de l'Est, ce conte n° 709 a donné lieu à de nombreux enfants, dont les plus connus sont de la plume d'Alexandre Afanassiev et d'Alexandre Pouchkine. C'est plus spécifiquement le texte écrit par le second qui nous a marqué : son conte de La princesse morte et les sept chevaliers, écrit quelques années après la parution du Blanche-Neige des frères Grimm, est une alternative à la fois poétique et exotique, propre à l'âme slave. Cette version, on l'a connue grâce à son adaptation en court-métrage animé par les studios soviétiques Soiouzmoultfilm qui ont, au milieu du XXème siècle, réalisé de très beau dessins-animés inspirés des contes traditionnels russes. Découverte au hasard des programmes télévisés un soir de Noël au milieu des années 90, cette Princesse morte nous avait séduit au point de marquer durablement notre mémoire.



La princesse morte, superbe adaptation animée russe de 1951.

    Il avait été en revanche beaucoup plus dur de trouver une version traduite du texte, assez rare dans les recueils de contes slaves disponibles en France (lesquels privilégient les anthologies d'Afanassiev). Cette ancienne édition d'une sélection de contes de Pouchkine sortie en 1981, encore disponible chez les revendeurs et bouquinistes, a été l'occasion de la découvrir. Constitué de nombreux vers à la façon d'un long poème, le conte de La princesse morte est bien plus qu'une copie des frères Grimm. Si Pouchkine a très probablement été inspiré par ses confrères allemands (il semble en effet qu'aucune version connue du conte 709 ne préexiste en territoire russe), il ne procède pas à un simple plagiat et propose une lecture véritablement inspirée par la philosophie et l'esprit de son pays. Bien que l'héroïne n'ait pas de prénom particulier (on la surnomme sobrement "la princesse"), la dimension saisonnière et la neige occupent encore une place d'importance puisque c'est en attendant le retour de son époux en regardant le paysage couvert de duvet blanc que la tzarine met au monde son enfant.
 

    Pour le reste, les personnages secondaires s'avèrent souvent plus développés chez Pouchkine que chez Grimm. Chose rare dans les contes, il baptise en effet le prince (Elizée), déjà fiancé à l'héroïne et qui, loin de tomber sur son cercueil par hasard, la recherche courageusement à travers tout le royaume. L'auteur insère également dans son histoire de nombreux dialogues qui étoffent les protagonistes et les liens qui les unissent, à l'image des sept frères chevaliers et des échanges qu'ils entretiennent avec la princesse : il est très rare que les autres versions aient à ce point mis en relief le respect et l'affection qu'ils entretiennent.


    Pouchkine greffe également ici et là des phrases et tournures iconiques des contes traditionnels slaves. L'invitation des frères chevaliers, par exemple, lorsqu'ils rencontrent la princesse ("Si tu es un vieil homme, tu seras notre oncle. Si tu es une vieille femme, tu seras notre mère. Si tu es une jeune femme, tu seras notre sœur...") est une formule extrêmement courante dans les textes classiques russes. La quête du prince Elyzée, qui demande successivement au Soleil, à la Lune et au Vent s'ils ont vu sa dulcinée, est également un schéma narratif bien connu des contes propres à la Russie.
 
 
    On n'est certainement pas très objectif, parce que ce texte réveille chez nous une évidente nostalgie. Mais cette version étrangère possède un charme particulier, une âme unique qu'on aime d'ailleurs retrouver dans tous les contes russes, qui sont depuis entrés dans nos lectures favorites.

 
En bref : Version russe de Blanche-Neige, La princesse morte et les sept chevaliers est une réécriture poétique et exotique de l'histoire que tout le monde pense connaître. Si l'on y retrouve la trame des frères Grimm, décors, parfums et narration nous transportent par-delà les terres et les fleuves à la rencontre de l'âme délicieusement slave de Pouchkine. Les personnages, beaucoup plus habités que dans la version allemande, donnent un petit supplément d'âme à cette histoire aux mille et un visages.