mercredi 11 avril 2012

Mirror Mirror - Gregory Maguire

Regan Books (USA), 2003 - Headline Review (UK), 2009.


Italie, 1502: Bianca de Nevada, 7 ans, vit en compagnie de son bien-aimé père Don Vicente et de leurs gens de maison au domaine de Montefiore, gigantesque ferme perchées dans les montagnes surplombant la Toscane et l'Ombrie. Mais un jour, la vie paisible de Montefiore se voit perturbée par l'arrivée de César Borgia et sa vénéneuse sœur Lucrèce, accompagnés de tout leur entourage de courtisans pour quelques jours de villégiature au domaine de Don Vicente.
Rapidement, la présence des Borgia et l'atmosphère néfaste qu'instaurent les rumeurs à leur propos pervertissent les couloirs de Montefiore et l'innocence jusque là préservée de l'univers si cher à Bianca. Mais le pire est encore à venir: lorsque César Borgia envoie Don Vincente en quête d'une sainte relique, Bianca se voit confiée aux bon soins de Lucrèce, chargée de veiller sur elle et de parfaire son éducation. Les années passent sans nouvelle de Don Vicente et, peu à peu, Lucrèce sent naître à l'encontre de sa pupille une jalousie viscérale, qui l'amène à comploter contre sa vie en la faisant perdre dans les bois. Mais une fois dans la sombre forêt, Bianca voit la chance tourner en sa faveur...

"Mirror Mirror" est un roman remarquable, offrant au conte de Blanche-Neige une seconde vie et une beauté particulière.




Il y a quelques mois, pour célébrer les nombreuses adaptations cinématographiques du conte des frères Grimm à venir, j'ai décidé de m'offrir plusieurs lectures autour du thème de Blanche-Neige. Alors que la version avec Lily Collins et Julia Roberts sort sur les écrans aujourd'hui, j'en profite pour revenir sur les lectures achevées de ma petite sélection et je commence donc avec ce roman de Gregory Maguire:


J'ai découvert cet auteur il y a environ deux ou trois ans, alors que je faisais des recherches sur les nombreuses suites écrites au Magicien d'Oz de L.F. Baum (un autre de mes contes favoris!). Parmi les œuvres inspirées de ce classique de la littérature enfantine se trouvait le premier vrai best-seller de Maguire: Wicked, biographie de la Méchante Sorcière de l'Ouest. Véritable phénomène de société dans les pays anglo-saxons, ce livre (au départ plutôt destiné à un lectorat adulte) a donné naissance à une comédie musicale qui rencontre un succès croissant depuis 1996. Face à cet engouement, Maguire a depuis publié tout un cycle de livres inspirés du Pays d'Oz ainsi que des relectures de classiques dans un style similaire. Parmi sa bibliographie en grande partie inédite dans l'hexagone se trouve donc Mirror Mirror, réécriture de Blanche-Neige qu'il m'avait prit l'envie de lire face à l'intérêt soudain qu'elle suscite dans le milieu du cinéma cette année, et aussi parce qu'il s'agit, comme j'ai déjà expliqué, de mon conte favori =D. Depuis toujours fasciné par sa symbolique et son iconographie, j'étais particulièrement alléché par le résumé de cette relecture.

Portrait présumé de César Borgia, par Altobello Melone - Portrait présumé de Lucrèce Borgia, par Bartolomeo Veneto

Allons droit au but: ce livre est un ÉNORME coup de cœur, il est tout bonnement superbe! Gregory Maguire, loin de se contenter d'une simple version longue du conte d'origine, se réapproprie entièrement le texte des frères Grimm et sa mythologie tout en conservant l'esprit qui a fait son succès. Sa première (excellente) idée est sans aucun doute de re-contextualiser l'histoire sous le règne des Borgia, utilisant ainsi les nombreuses rumeurs les concernant pour mieux servir son intrigue. César, en tyran sanguinaire, apporte une dynamique nouvelle et inattendue tandis que Lucrèce, vénéneuse et mystérieuse à souhait (folle, peut-être?) devient une "evil queen" parfaite pour cette réécriture!

En recréant le personnage de Blanche-Neige (devenue Bianca de Nevada), j'avais peur que Maguire tombe dans des clichés et en fasse une pseudo-héroïne fade et naïve parce que trop innocente (je renvoie ainsi à la Blanche-Neige de Disney, pleine de charme certes, mais dont le manque de charisme est parfois affligeant!). Cependant, l'auteur a su éviter ce piège et fait d'elle un personnage avec plus "d'épaisseur". Bien que fortement inexpérimentée (Don Vicente l'ayant élevée dans l'interdiction de sortir de l'enceinte de Montefiore de peur qu'il ne lui arrive malheur à l'extérieur), son innocence n'est pas synonyme de naïveté et lui confère plutôt une certaine clairvoyance du monde qui l'entoure. Les différentes perceptions de Bianca sont ainsi sujettes à des phrases et des réflexions profondes, presque philosophiques, conformes à la fameuse raison qu'on prête aux enfants à l'âge de sept ans ( Ainsi, lorsqu'on lui demande si elle est une sainte, elle répond "I never lived enough to become a saint. Saint have to endure trials, and I was too innocent even for a trial" ; De même, lorsque à peine âgée de 11 ans, elle repousse les avances malsaines de César: "Viens sur mes genoux, petite souris, viens jouer avec moi." "Une souris serait bien folle de jouer avec un chat.").

 Miroir italien de la Renaissance.

Le miroir, vous l'aurez deviné au titre, est également présent dans la version de Maguire, bien qu'il détienne un pouvoir différent. Façonné par les nains, le précieux objet est découvert par Bianca au fond d'un étang avant que Lucrèce ne prenne l'habitude de s'y admirer lors de ses visites à Montefiore. Alors que celui du conte montre la vérité et détient les réponse à toutes les questions qu'on lui pose, celui de Maguire offre un reflet trompeur et présente à la personne qui s'y mire le monde tel qu'elle voudrait qu'il soit ou selon la perception faussée qu'elle peut en avoir. Cette habile distorsion permet à l'auteur de faire une profonde réflexion sur ce qu'est la vérité, amenant ainsi à nous interroger sur sa complexité et son aspect relatif.

Se non è vero, è ben trovato. - If it's not true, it's a good invention.

Truth is as evanescent as lies and dissolves in time.
(La vérité est aussi évanescente que les mensonges et se dissout à temps.)

Les nains sont également revus et corrigés par Maguire. Au nombre de huit, il en fait des créatures non-humaines et dont l'organisme est comparé à la roche: même leur apparence évoque la pierre et il nous les présente tels des minéraux, à l'image des cristaux qu'ils travaillent et des miroirs qu'ils fabriquent. Ils n'ont ni pensée ni personnalité propre en tant qu'individus distincts et n'ont d'existence qu'en tant que groupe : ils ne peuvent s'exprimer que sur le mode du "nous" et non du "je", et n'ont d'ailleurs aucun prénom pour se différencier. L'un des nains quittant le foyer pour partir à la recherche du miroir que s'est approprié Lucrèce, sa fratrie désormais au nombre de sept s'en trouve déséquilibrée, comme amputée d'une part d'elle même, au point de ne même plus réussir à prendre place autour de la table. C'est la raison pour laquelle ils accueillent Bianca: cette enfant alors de la même taille qu'eux et dont l'innocence lui confère une pureté proche de celle des minéraux auxquels ils sont affiliés, les nains l'accepte parmi eux parce qu'elle remplace leur frère manquant et leur permet de retrouver l'équilibre perdu avec son départ. Au contact de Bianca, les nains s'attribuent des noms et, à travers les yeux de la jeune fille, deviennent chaque jour un peu plus humains.

Minerals have no morals.

Enfin, la pomme: LE symbole du conte, référence directe au fruit défendu du jardin d'Eden, retrouve ici ses lettres de noblesse puisque Maguire n'en fait ni plus ni moins que... LE fruit qui tenta Eve au Paradis, et dont il fait une sainte relique au centre d'une quête menée par César Boria (comme ce fut le cas au temps des Croisades avec le Saint Suaire de Turin ou la Lance de Longilus). Cette trouvaille est à mes yeux l'une des plus ingénieuses du roman; chapeau l'auteur!


En se réappropriant ainsi les éléments clefs du contes pour en proposer sa propre version, Maguire nous offre une œuvre originale, audacieuse et ingénieuse d'une rare qualité! Comme je le disais plus haut, ce livre restera un coup de cœur et toute autre réécriture de Blanche-Neige risquera de souffrir de la comparaison, tant la barre est haute avec ce roman! La plume de Maguire se laisse lire avec délectation et je suis impatient de découvrir ses autres ouvrages...


2 commentaires:

  1. J'ai encore plus envie de le découvrir maintenant ! Blanche-Neige chez les Borgia, quelle bonne idée. Je vois qu'il y a de nombreuses éditions. J'espère de tout coeur qu'il sera traduit en français.

    As-tu lu "Francesca, empoisonneuse à la cour des Borgia" de Sara Poole ? Un superbe roman dans lequel César et Lucrèce, bien plus jeune, font quelques apparitions. Lucrèce apparait d'ailleurs sous un tout autre jour. J'ai adoré !

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    1. J'espère que la popularité de Blanche-Neige au ciné cette année amènera les éditeurs français à le publier chez nous! =) J'ai vraiment été impressionné par l'intrigue et l'écriture de ce livre, il mérite vraiment d'être connu (Ah, et ces superbes éditions =p).
      Je n'ai pas lu "Francesca, empoisonneuse à la cour des Borgia", mais je l'avais repéré en librairie (justement parce que je venais de terminer Mirror Mirror, et que je voyais alors les Borgia partout^^) et j'ai vu que tu en faisais une excellente critique sur ton blog! Je pense que je le lirai: j'aime beaucoup les romans historiques avec des histoires d'empoisonnement (surement un vieux reste de ma lecture des "Orangers de Versailles" quand j'étais petit^^).

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