dimanche 12 janvier 2020

Murder in the dark (Phryne Fisher mysteries #16) - Kerry Greenwood.

Allen & Unwin, 2006 - Constable, 2018.

  Noël 1928. Phryne vient de recevoir une invitation pour la Dernière Grande Fête de l'année, un événement de quatre jours d'affilée donné au manoir de Werribee par les extravagants jumeaux Isabella et Gerald Templar, crème de la crème de la jeunesse dorée de leur temps. Alors qu'elle hésite à s'y rendre, la jeune femme reçoit une lettre anonyme dont le mystérieux corbeau menace d'attenter à sa vie si jamais elle accepte l'invitation. Fidèle à elle-même, la détective décide de répondre par l'affirmative – après tout, personne ne dicte à Phryne sa conduite!
  Au cours de cette fête incroyable, elle rencontre deux joueuses de polo, une chevrière (et sa chèvre), un grand nombre de séduisants jeunes hommes et un enfant on ne peut plus grossier du nom de Tarquin, récemment adopté par Gerald. Les convives des jumeaux Templar passent leurs soirées dans les vapeurs étourdissantes du haschisch tandis que Phryne profite du jazz torride et des cocktails frappés, s'adonne au flirt, à la danse, et aux juleps. Le paradis!
  La fête bat son plein, mais seulement jusqu'à ce que trois personnes disparaissent simultanément, l'une d'entre elles étant l'affreux garnement. Phryne se trouve obligée de reconstituer les événements et de résoudre des énigmes laissées à son attention par le kidnappeur à la façon d'une chasse au trésor pour retrouver ses victimes et sauver la fête du désastre...

***


  Comme nous l'avons déjà expliqué précédemment, de la vingtaine de romans constituant la saga des Folles enquêtes de Phryne Fisher (aussi plus sobrement nommée Miss Fisher enquête!) à l'origine de la série télévisée, seulement sept tomes ont été traduits en français. Les cinq premiers sont parus il y a une dizaine d'années chez 10/18, et les deux derniers écrits ont été publiés par City édition il y a trois ou quatre ans. La majorité des ouvrages reste donc à ce jour encore inédite, à l'image de ce seizième opus fort bien approprié en cette saison puisqu'il se déroule entre les fêtes de Noël et de la Saint Sylvestre 1928. Une lecture de circonstance à l'occasion de notre Noël à thème cent pour cent Années Folles et Miss Fisher!




  Dans sa délicieuse demeure de Saint Kilda, la pétillante Miss Fisher s'apprête à fêter Noël avec ses deux pupilles, Jane et Ruth, ainsi qu'avec ses gens de maison. Monsieur Butler a préparé de savoureuses mince pies et dans le salon trône un magnifique sapin d'or et d'argent qui fait oublier les températures caniculaires du dehors. Phryne se prépare également à un événement de taille : la Dernière Grande Fête de 1928, réjouissances de quatre jours et quatre nuits données par les riches et sulfureux jumeaux Templar, Gerald et Isabella, qu'elle a rencontrés dans le Paris bohème au sortir de la Grande Guerre. Mais dans l'ombre, un mystérieux corbeau a d'autres plans pour Miss Fisher : à une première lettre anonyme menaçant la détective de représailles si elle acceptait l'invitation des Templar suit un colis piégé contenant un serpent hautement venimeux, heureusement rapidement mis en pièces par le chat de la maison. Plus intriguée qu'effrayée par ces menaces, Phryne ne change pas ses plans, curieuse de voir quel mystère plane sur la fête à venir. Et quelle fête! Organisée dans le somptueux décor du manoir Werribee, cette célébration se compose de parties de polo, de chasses et de soirées costumées auxquelles s'ajoutent jeux de devinettes et de mots d'esprit dans des ambiances de bacchanales propres à la démesure des Templar. Gerald n'a cependant pas invité Phryne que pour le plaisir ; conscient de ses talents de détective, il lui fait part de plusieurs sombres événements qui le préoccupent, dont un maitre-chanteur qui en aurait après lui depuis plusieurs mois, et la disparition soudaine de Marigold, pupille de sa jumelle Isabella. A peine a-t-il le temps de se confier à Miss Fisher que c'est son propre fils adoptif, Tarquin, qui disparait également. Seul indice : une énigme sous forme de vers laissée par le kidnappeur à l'attention de Miss Fisher, comme un défi lancé à la détective de se mesurer à l'intelligence de ce mystérieux ennemi. Entre les frasques de convives hauts en couleurs, le jazz entrainant et l'alcool qui coule à flots, Phryne pourra compter sur l'aide des domestiques, fidèles alliés dans sa chasse au ravisseur, et de Nicholas, un jeune homme charmant qui ne semble pas novice dans la pratique de l'investigation...

Le manoir Werribee dans les années 20, décor de Murder in the dark...


"Tout ce qui a trait aux Templar est étrange, dit Phryne. Quelque chose de normal serait étrange, dans un tel milieu."

  Quel plaisir, quel régal ; on tient là un des meilleurs tomes de la série! Très impatient de découvrir cet opus depuis quelques temps déjà, je n'ai pas été déçu : Kerry Greenwood parvient à cerner et raconter tout ce qui faisait l'excentricité et l'effervescence des Années Folles. La fête de quatre jours donnée par les Templar, qui n'est pas sans rappeler les réceptions démesurées de Gatsby le Magnifique, restitue à elle seule la frivolité et l'esprit excessif de cette époque. Le programme imaginé par les jumeaux convie leurs invités à enchainer chasses à courre, parties de polo, et autres nobles sports en journée puis à des soirées costumées thématiques (japonaise, orientale, puis médiévale) clôturées par des joutes poétiques surréalistes, auxquelles se succèdent des nuits d'amour tantrique fidèles à la libération sexuelle émergente des années 1920. Le caractère exubérant, dispendieux et surréaliste de cette réception est une évocation enflammée des bien nommées Roaring Twenties (n'en déplaise à Dot, la demoiselle de compagnie très rangée de Phryne, plus d'une fois choquée par ce qu'elle observe).

Fête costumée dans les années 20...

" Phryne trouva Dot qui regardait avec incrédulité un homme habillé en femme. Certains membres du cercle de leur hôtesse aimaient porter les vêtements du sexe opposé. Celui-là, avec jupon couleur lilas et chemisier assorti, fut rejoint par une jeune femme aux cheveux courts portant maillot et sacs en flanelle ; ils s'embrassèrent passionnément.
   C'en était trop pour Dot, qui détourna les yeux. Quand Phryne arriva à sa hauteur, elle était certainement en train de prier (...).
— Miss, cet homme... et cette femme...
— Oui, et ce n'est qu'un aperçu de tout ce que tu as manqué depuis le jour où tu as décidé d'être une fille sage."

  A cette ambiance de folie chic et sulfureuse s'ajoute une galerie de personnages qui le sont tout autant. Fidèles à leurs hôtes, les convives hauts en couleurs des Templar sont tous plus déstabilisants ou subversifs les uns que les autres, ce qui fait d'eux de très bons suspects. Artistes français des quartiers bohèmes de Paris, femmes libérées à la sexualité ambiguë, joueuses de polo extraverties... sans oublier le charismatique Sylvanus, fantasque poète comparé plus d'une fois à Oscar Wilde. A tous ces riches invités s'ajoutent les membres du personnel, qui s'activent en arrière-plan pour que la fête soit réussie. Passant sans cesse de l'avant-scène aux coulisses de la réception pour les besoins de ses recherches, Phryne tisse avec les domestiques une relation de confiance stratégique qui lui sera très utiles pour mener à bien ses investigations. Car rappelons-le : les gens de maison en savent souvent plus qu'ils n'en disent et peuvent devenir d'excellents alliés...


"Phryne se resservit de la crème glacée. La crème glacée était fiable, pas les jeunes hommes."

  La construction du récit est rondement menée. Kerry Greenwood égraine les jours à la façon d'un compte à rebours qui emmène les personnages et le lecteur vers une issue incertaine : 25 décembre, 26 décembre, 27, 28, 29... chaque jour apporte son lot d'événements nouveaux (et parfois inquiétants) qui laissent à penser que le ravisseur est loin d'en avoir fini avec Phryne et les Templar. Chaque chapitre se termine ainsi par un extrait de la Bible que Dot lit à Jane et Ruth, dont le contenu s'avère à chaque fois symbolique voire prémonitoire quant aux événements à venir, mais aussi par un court paragraphe écrit du point de vue de l'antagoniste principal, surnommée le Joker, qui se rapproche dangereusement. La façon dont l'auteure distille ces éléments narratifs et l'incursion progressive de ce criminel on ne peut plus mystérieux dans l'intrigue apportent un suspense très bien dosé jusqu'à la confrontation finale.

 Tout au long du roman, Phryne ne se sépare pas de son petit sac à main Pierrot, 
dans lequel elle transporte son petit revolver et le dernier roman d'A.Christie...

"— J'aimerais avoir cette Miss Marple dans mon équipe. Elle semble lire à travers n'importe quel imposteur.
— Oui, dit Phryne, les vieilles dames sont souvent comme ça."

  Le style toujours très subtil de l'auteure fait la part belle à la littérature : citations classiques en tête de chapitre, références livresques et autres clins d’œil (Phryne lit plusieurs fois Agatha Christie au cours de son séjour et on récite souvent du Verlaine en soirée) parsèment cet ouvrage. L'écriture de Kerry Greenwood est aussi très fidèle à son héroïne : délicate et enlevée, elle met à merveille en évidence le tempérament libéré et irrévérencieux du personnage.


L'intérieur du manoir Werribee, décoré pour Noël...


"— Il y a agapes ce soir, dit Jonathan. Vous viendrez?
— Peut-être, répondit Phryne (...).
— En quoi consistent les agapes? demanda Nicholas, une fois qu'ils furent à l'intérieur. On m'y a souvent invité mais cela sonnait tellement douteux que je n'ai jamais osé y aller. 
— Ce n'est pas douteux à proprement parler, si par là vous entendez que votre honneur pourrait s'en trouver compromis..."

  Enfin, il faut évoquer le superbe décor choisi par Kerry Greenwood pour cet opus. Toujours attentive au contexte et à l'importance de restituer une certaine réalité de l'Australie des années 1920 (rappelons qu'avant de choisir la forme de la fiction, la première volonté de K.Greenwood était d'écrire des ouvrages historiques), l'auteure a choisi de placer son roman dans le cadre du manoir Werribee, situé dans la banlieue de Melbourne. Véritable chef-d’œuvre du patrimoine architectural australien, cette imposante bâtisse a été construite par deux frères dans les années 1870 (l'histoire de la construction est par ailleurs relatée dans le roman) et a été célèbre de tous temps pour les fêtes annuelles qui y sont organisées de Noël au nouvel an. Cadre de choix pour le cinéma et la télévision, le manoir Werribee a servi de décor à la série télévisée Picnic at Hanging Rock (d'après le roman de Joan Lindsay) et a accueilli le tournage du film Miss Fisher and the crypt of tears. Sous la plume de Kerry Greenwood, cette demeure devient presque un personnage à part entière.


En bref : Murder in the dark est un excellent tome de la série Miss Fisher et une très bonne excuse pour passer, dans tous les sens du terme, les fêtes de fin d'année avec Phryne. Kerry Greenwood instaure un suspense addictif en faisant du Joker, l'antagoniste de cette histoire, un ennemi précédé par son charisme et l'aura de mystère qui l'entoure. L'auteure restitue également avec style l'exaltation des Années Folles à travers les fêtes enfiévrées de son livre, le tout dans un décor de choix. Un coup de cœur! 


 Pour aller plus loin...



- Découvrez toute la série de Kerry Greenwood...


 -Le tome 1 Cocaïne et tralala, le tome 3 Un train pour Ballarat le tome 4 Phryne et les anarchistes, le recueil de nouvelles hors-série A question of death, et les chroniques à venir des opus suivants...

- Pour vous immerger dans le monde de Miss Fisher, allez donc jeter un œil au site officiel et à ce blog de fan ô combien passionnant.

- Pour poursuivre l'aventure à l'écran, plongez vous sans attendre dans l'adaptation en série télévisée, Miss Fisher enquête!

2 commentaires:

  1. Tu me donnes envie de me plonger enfin dans cette série de romans! (et désolée si ce commentaire apparaît en triple exemplaire, j'ai dû avoir un souci de connexion oups)

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    1. Coucou Fondant! Tout va bien, je n'ai eu ton commentaire qu'en un seul exemplaire.
      Je te les conseille en VO si tu es à l'aise avec l'anglais (je crois me souvenir que c'est le cas), c'est savoureux à lire, surtout celui là !

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