samedi 17 août 2019

Vengeance haute couture - Rosalie Ham.

The Dressmaker, Duffy & Snellgrove, 2000 - Plates coutures, éditions Le fil invisible (trad. de M.Véron), 2003 - Vengeance haute couture, Harper Collins / Mosaïc, 2016 - La vengeance secrète de Tilly, Pocket, 2017.

  1951. Tilly Dunnage est de retour. La petite bâtarde autrefois chassée de chez elle par les préjugés et l’hostilité des bien-pensants est devenue une jeune femme incroyablement élégante et provocante, pour qui le style et le chic de Paris n’ont plus aucun secret. Elle affole les hommes et suscite l’envie des femmes. Sa revanche, elle la tient : toutes celles qui aujourd’hui encore la méprisent veulent à tout prix ses conseils, et ses robes. Tilly coud. Tilly coupe. Mais, en fait, Tilly prépare en secret le grand finale qui vengera son enfance blessée et lui rendra sa dignité. En ne laissant que cendres derrière elle. Et un amour impossible…

***

  Passé inaperçu lors de sa publication chez un petit éditeur sous le titre Plates coutures en 2003, The dressmaker, premier roman de l'Australienne Rosalie Ham, a fait son retour dans les bibliothèques en 2016. Rebaptisée Vengeance haute couture, cette réédition a été motivée par l'adaptation au cinéma du roman avec Kate Winslet en vedette, film qui ne sortira malheureusement jamais dans les salles françaises. Avec la publication un an plus tard au format poche sous le titre La vengeance secrète de Tilly, la machine éditoriale française achevait un beau travail de sape littéraire ou comment, d'un titre à l'autre (à part le premier, peut-être le plus approprié), s'éloigner de plus en plus du contenu du roman et vendre une image mensongère. C'est fort dommage, car ce best-seller australien (il a été élu meilleur roman de l'année 2000 par les libraires dans son pays d'origine), est peut-être par là même passé à côté de son public francophone...

"Tout le monde aime avoir quelqu'un à détester."


"Dans le ciel, les nuages n'étaient pas plus épais qu'une couche de beurre citronné sur un toast, gardant la terre au chaud."

  Australie, années 50. Après vingt ans d'absence, Myrtle "Tilly" Dunnage débarque, Singer à la main, dans sa bourgade natale de Dungatar pour prendre soin de sa mère. Cette dernière, surnommée Mad Molly, vit recluse dans une vieille bicoque perchée sur une butte à l'écart du village après que les habitants l'aient rejetée de la communauté. Faisant resurgir le drame de vingt ans qui lui avait fait quitter la ville, Tilly, devenue entre-temps une couturière de talent, doit affronter la cruauté et la médisance de ses voisins. Mais lorsque la jeune styliste traverse la ville vêtue de ses plus belles créations, faisant tourner les têtes sur son passage, les femmes de Dungatar comprennent que son don peut leur être utile. Hypocrites et intéressées, elles se précipitent en haut de la colline pour commander des tenues dignes de la haute couture afin de reconquérir leurs amants ou raviver leurs mariages. En peu de temps, la populace de ce village poussiéreux perdu dans le bush australien se transforme en véritable défilé de mode... Mais les vieilles rancunes ne sont jamais loin et lorsqu'une nouvelle catastrophe arrive, c'est vers Tilly que les doigts se pointent. Et si le hasard – à moins que ce ne soit le destin? – se chargeait soudainement de renverser la balance ?

"A présent, les femmes confectionnaient leurs blouses d'intérieur dans des brocarts "importés" avec des boutons d'ivoire ou en imitation diamant, et elles se pavanaient dans leurs maisons rustiques en mousselines de soie pastel ou en pantalon de velours ajustés, avec de larges ceintures et des pulls à col montant, telles des stars de cinéma."

Dungatar?

"Les problèmes vont commencer. Il faut s’attendre à bien des cœurs brisés et à des virginités perdues, dans le sillage de sa Singer."

  Contrairement à l'image erronée de bluette vintage diffusée par les éditeurs français, The dressmaker est un roman relevant de l'Australian gothic. S'il parait difficile d'associer les codes du gothique aux paysages arides de l'Australie, c'est aussi parce que le sixième continent a réussi à se les réapproprier pour créer un registre qui lui est propre. Dans le cas de The dressmaker, l'aura gothique vient essentiellement du traitement féroce que l'auteure fait de ses personnages et de son intrigue, mêlant à la façon d'une tragédie romance, émotion, et noirceur. Ce qui empêche le livre de tomber dans le pathos, c'est son humour : un humour qui oscille entre l'ironie légère et le sarcasme grinçant, mais jamais lourd, principalement provoqué par le regard très distancé posé sur les habitants de Dungatar, rhabillés (dans tous les sens du terme) pour l'hiver d'une plume aiguisée et tranchante. En mélangeant les genres avec un rare brio et malgré un style parfois cru, Rosalie Ham parvient à nous arracher des fous rires inattendus entre deux descriptions de tissus ou de toilettes d'une élégance à couper au couteau.


"Certaines personnes subissent plus de souffrances qu'elles n'en méritent, d'autres non. Tilly se planta debout au sommet de la colline et hurla ses lamentations comme une fée irlandaise de mauvais augure, jusqu'à ce que des lumières s'allument ici et là et que des points luisent dans les maisons."

  L'atmosphère et les thèmes évoqués peuvent rappeler les sujets de prédilection de romancières comme Alice Hoffman (dans sa description des petites bourgades et du sectarisme de ses habitants) ou Joanne Harris (particulièrement son roman Chocolat et son personnage d'héroïne qui provoque le scandale autant que la curiosité d'un village en y pratiquant un art à part), si ce n'est que Rosalie Ham y ajoute tout le piquant propre à la culture australienne.  L'autrice manie avec talent l'art de raconter, en quelques lignes, l'enchainement des gestes et des paroles qui font d'un passage ou d'un dialogue une scène saisissante de vie, savoureuse. Cette écriture, très visuelle, participe à la réussite du roman et permet d'affiner les caractéristiques des (très) nombreux protagonistes, hauts en couleurs. On se régale ainsi de petits détails qui font le sel de l'histoire : le pharmacien atteint de Parkinson que les habitants "lancent" et "réceptionnent" d'un bout à l'autre de la rue principale lorsqu'il doit s'y déplacer, les employées de la poste qui ouvrent et fouillent les colis (à leurs risques et périls), ou la first lady de Dungatar qui, atteinte d'une maniaquerie tenace, astique jusqu'aux poignées de porte après leur utilisation. Quant à l'adorable sergent Pratt, eh bien... on vous laisse découvrir vous-même son petit secret inavouable...


"— J'aimerais bien rencontrer l'inspecteur, dit Tilly.
— Pourquoi?
  Tilly haussa les épaules.
— Juste pour voir s'il a de la classe.
— Absolument aucune : il porte des costumes marron – et en plus, je suis sûr qu'ils sont en laine mélangée."

  La "vengeance" du titre, s'il y en a une, n'est finalement pas la motivation première de l'héroïne. Même, elle n'est pas totalement de son fait et s'avère le fruit d'un hasard dans l'enchainement des situations (qui prennent parfois des virages à 180 degrés, il faut l'admettre, mais que c'est jouissif!) en fin de roman. Une fois cette machine infernale lancée, on pourra parfois reprocher à l'autrice de malmener certains personnages auxquels ont s'était furieusement attaché (surtout un en particulier, dont on ne s'est pas encore remis). C'est là que les accents gothiques du récit se rappellent au lecteur : une suite d'événements malencontreux conduit tout ce vaniteux petit monde à monter une nouvelle version de McBeth , clin d’œil des plus amusants à la thématique de la vengeance puisque l'issue du spectacle verra effectivement, dans un certain sens, Tilly battre la petite ville de Dungatar à plates coutures.

"C'est tellement amusant de monter une pièce. Ça fait ressortir le meilleur et le pire en chacun, vous ne trouvez pas?"


En bref : A ceux qui attendent ou qui craignent une romance de gare : don't judge a book by its cover. A la fois diabolique et émouvant, The dressmaker dresse le portrait au vitriol d'une bourgade australienne des années 50 que le hasard confronte à sa Némésis. Rosalie Ham parvient à mêler avec talent différents genres en passant de la satire au drame non sans quelques détours par l'humour. La lecture de ce roman haute couture saturé d'élégance est d'une jouissance inattendue!

dimanche 11 août 2019

Vita & Virginia - un film de Chanya Button d'après la pièce d'Eileen Atkins.


Vita & Virginia 


Un film de Chanya Button 
d'après la pièce de théâtre d'Eileen Atkins et la correspondance de Vita S.West et Virginia Woolf.

Avec : Elizabeth Debicki, Gemma Aterton, Isabella Rossellini, Rupert Penry-Jones...

Sortie en France : 10 juillet 2019.

  Virginia Woolf et Vita Sackville-West se rencontrent en 1922. La première est une femme de lettres révolutionnaire, la deuxième une aristocrate mondaine. Quand leurs chemins se croisent, l'irrésistible Vita jette son dévolu sur la brillante et fragile Virginia. Commence une relation passionnelle qui fait fi des conventions sociales et de leurs mariages respectifs. La fascination que Virginia ressent pour Vita, l'abîme entre sa vie d’artiste et le faste de l'excentrique aristocrate donneront naissance à Orlando, une de ses œuvres maîtresses, bouleversante réflexion sur le genre et sur l’art. 

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  Au départ de ce film, il y a une pièce de théâtre écrite et jouée par la grande actrice anglaise Dame Eileen Atins au début des années 90, d'après la correspondance de Vita Sackville-West et Virginia Woolf. Le projet de transposer la pièce pour le grand écran est né en 2014 avec, à sa tête, la réalisatrice néerlandaise Sacha Polak. Les rôles titre devaient alors revenir à Romola Garai (Marin dans Miniaturiste) pour camper Vita, et Eva Green pour interpréter Virginia. Quatre ans plus tard, l'équipe a été intégralement revue, principalement pour faute de disponibilité des principales intéressées : c'est désormais la jeune réalisatrice britannique Chanya Button qui dirige le film, et les rôles sont confié à Gemma Aterton (chaudement recommandée par Eileen Atkins) et Elizabeth Debicki. Chanya Button, qui a écrit son mémoire de fin d'études sur Virgnia Woolf, co-écrit d'ailleurs un nouveau scénario avec Eileen Atkins d'après la pièce de cette dernière et en ajoutant sa propre vision des personnages.

Vanessa Redgrave (Vita S.West) et Eileen Atkins (Virginia Woolf)
dans la pièce de théâtre Vita & Virginia.

  Après The hours (2002), Vita & Virginia propose une interprétation moins sombre que l'avait faite Nicole Kidman de la personne de Virginia Woolf (et aussi moins maquillée, Elizabeth Debicki ne portant quant à elle pas de prothèse nasale pour incarner le rôle de la célèbre auteure). Fort du talent de ses actrices, ce film semble ne pas chercher à tabler sur une ressemblance physique au trait pour trait, mais sur l'intensité de l'interprétation. Gracile et évanescente, Elizabeth Debicki témoigne d'un jeu tout en nuances, pertinente aussi bien dans la posture stoïque de l'intellectuelle qui observe et analyse que dans les moments de fragilité de Virginia Woolf. Gemma Aterton campe une Vita à l'opposé de Virginia : exubérante et fantasque, très démonstrative, parfois trop féminine aussi, probablement plus que ne l'était la véritable Vita (rappelons que c'est son côté androgyne qui inspira  l'hermaphrodisme du personnage d'Orlando). Or, ici, Gemma Aterton n'a de masculin que la nature émancipée de son personnage et ses pantalons. Ceci dit, elle parvient à donner à son interprétation le souffle punk qui permet de mettre en relief le caractère profondément avant-gardiste du personnage.


  Cependant, tout grand admirateur de Virginia Woolf et du cercle de Bloomsbury (nom donné au groupe d'intellectuels dont faisaient partie la romancière ainsi que certains membres de sa famille) ne pourra que tiquer face à l'âge des actrices : outrageusement jeunes, elles ont bien vingt ans de moins que les deux femmes au moment des faits! Une erreur (ou un choix délibéré?) qui, ajoutée au physique des interprètes (bien loin des physionomies très ordinaires des vraies Vita et Virginia), jette sur les faits et personnages réels cet habituel voile toujours trop lisse et typiquement hollywoodien afin de rendre le tout plus esthétique à l'écran. Si l'on parvient à faire abstraction de cet élément pour apprécier le film, il questionne malgré tout...


  Pour autant, la réalisation ne manque pas d'intérêt : la reconstitution est soignée mais reste sobre pour rendre le propos actuel et ainsi tisser un lien pertinent avec ces deux figures en décalage avec leur époque. Afin d'insister sur cette modernité, la compositrice Isobel Waller Bridge a imaginé une bande originale surprenante aux sonorités électros, presque futuristes, qui parvient à elle seule à casser le ton trop académique dans lequel risquait de chuter le film. Cette musique apporte aussi la part de passion qui manque au jeu des actrices pour rendre crédible l'histoire d'amour de Vita et Virginia grâce à ses mélodies enfiévrées.
 

 On regrette aussi que, faute de s'affirmer dans certains choix scéniques, la réalisation survole certaines pistes esthétiques ou scénaristiques mais sans les creuser. Il en va ainsi de l'audacieuse idée d'illustrée l'imagination fertile de Virginia sous la forme d'apparitions hallucinatoires et métaphoriques de plantes en pleine floraison. Il y avait là un filon onirique à creuser pour donner un ton unique, une marque de fabrique, au film, mais c'est à peine si cela survient une ou deux fois.


  Les dialogues, directement inspirés de la correspondance des deux femmes, sont particulièrement fignolés. Trop peut-être? Car même en partant du principe qu'on ne parlait pas à cette époque comme on parle aujourd'hui, on sent dans l'affectation des répliques qu'elles sont alimentées de portions de missives destinées à être lues, et non déclamées. Un autre bémol : les scènes de rédactions du courrier des deux écrivaines. Mises en scène sous forme de gros plans flous sur le visage des actrices pendant qu'elles lisent leur correspondance, elles cassent le caractère immersif du film de prises de vue dignes d'une docu-fiction au rabais.



  Malgré ses quelques inégalités, le film parvient à relever le difficile défi de faire à la fois un biopic tout en racontant la genèse d'une œuvre littéraire. On pensera au film Mary Shelley sorti l'an dernier et qui, quoi que très critiqué, avait tenu le même pari en se penchant lui aussi sur le parcours d'une femme de lettres profondément en marge de son temps et de sa société. En ouvrant une fenêtre sur les années communes de Vita S.West et de Virginia Woolf, Chanya Button réussit par ailleurs à éveiller une curiosité auprès des spectateurs qui n'ont pas encore lu Orlando, et qui se laisseront probablement tenter une fois les lumières de la salle rallumées...



En bref: Vita & Virginia reste, malgré certains défauts, un film intéressant sur la relation de ces deux femmes de lettres anglaises. Si on peut lui reprocher ses inégalités, ce biopic réussit à toucher le spectateur grâce à l'interprétation de ses actrices – en particulier Elizabeth Debicki – et à l'accent moderne de la réalisation (avec une mention spéciale pour la bande originale, à écouter encore et encore) qui traduit avec pertinence le tempérament d'avant-garde de ces deux femmes.

jeudi 8 août 2019

Son espionne royale mène l'enquête ( L'espionne royale #1) - Rhys Bowen.

Her Royal Spyness solves her first case (Royel Spyness #1), Berkley Publishing Group, 2007 - Éditions Robert Laffont, coll. La Bête Noire (trad.de B.Longre), 2019. 

   Londres, 1932. Lady Victoria Georgiana Charlotte Eugenie, fille du duc de Glen Garry et Rannoch, trente-quatrième héritière du trône britannique, est complètement fauchée depuis que son demi-frère lui a coupé les vivres. Et voilà qu'en plus ce dernier veut la marier à un prince roumain !
   Georgie, qui refuse qu'on lui dicte sa vie, s'enfuit à Londres pour échapper à cette funeste promesse de mariage : elle va devoir apprendre à se débrouiller par elle-même. Mais le lendemain de son arrivée dans la capitale, la reine la convoque à Buckingham pour la charger d'une mission pour le moins insolite : espionner son fils, le prince de Galles, qui fricote avec une certaine Américaine...

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  Les éditeurs s'arrachent décidément les cosy mysteries! Sinon, comment expliquer l'arrivée en France de cette nouvelle série près de douze ans après sa publication en langue originale? Après Agatha Raisin et les détectives du Yorkshire, voilà une nouvelle saga d'enquêtes so british teintées d'humour, mais la noblesse en plus : l'héroïne, membre de la famille royale, nous entraîne dans des investigations pleines de surprises dans le cercle de Sa Gracieuse Majesté...

Trailer pour la sortie des deux premiers tomes en VF
 (toute ressemblance avec le générique de Downton Abbey est volontaire). 

  Écosse, 1932. Lady Gorgianna de Rannoch – affectueusement surnommée Georgie – est trente-quatrième dans la liste d'accession au trône d'Angleterre. Fille d'un noble (suicidé après de trop nombreuses dettes de jeux) et d'une actrice – so shocking! – (depuis remariée et divorcée plusieurs fois), elle réside gracieusement au château familial de Rannoch auprès de son demi-frère Binky et de sa pingre de  belle-sœur Fig, tous les deux aussi fauchés qu'elle, en attendant que la Couronne britannique lui trouve un époux. Il faut dire que la noblesse, à moins de vivre à Buckigham, ce n'est plus ce que c'était, depuis la grande dépression... et lorsqu'elle apprend qu'elle va probablement être mariée à un prince de l'Europe de l'Est, Georgie se sauve à Londres sous un faux prétexte, espérant d'ici là trouver une solution pérenne. Sans un penny en poche et sans domestique, l'héritière désargentée utilise la débrouillardise héritée de ses années de pension en Suisse pour s'en sortir seule. Au diable l'étiquette : il lui faut un travail! En usant de son nom comme référence, elle fonde une société de ménages dont elle est à la fois la propriétaire et... l'unique employée, ce qui ne manque pas de la plonger dans des situations des plus embarrassantes. Quand la Reine l'invite à prendre le thé au palais, Georgie est certaine qu'elle va se voir mariée de force ou envoyée jouer les dames de compagnie d'une vieille lady acariâtre, mais Sa Majesté souhaite l'embaucher... comme espionne! Le prince de Galle se serait entiché d'une Américaine, qui plus est mariée, et La Reine a besoin d'une taupe qui les surveille de près pour s'assurer de la respectabilité de l'étrangère. Georgie accepte mais doit bientôt régler ses propres problèmes lorsqu'elle découvre un cadavre dans sa baignoire ; tout accuse son frère Binky, promis à la potence. Pour l'innocenter, l'apprentie espionne royale devra mener l'enquête...

 Couvertures des éditions en VO.

"Pour ceux d'entre-vous qui l'ignoreraient, une jeune fille de bonne famille se doit de prendre part à cette succession de bals et autres divertissements lors desquels elle débute dans le grand monde et est présentée à la cour. C'est une manière polie d'annoncer : Voilà, messieurs. Maintenant, pour l'amour du ciel, que quelqu'un l'épouse et nous en débarrasse."

  Les couvertures au visuel vintage, girly et très lisse (peut-être un peu trop) pouvaient nous laisser craindre un contenu sympathique mais convenu. La lecture nous réserve finalement une surprise plutôt agréable et, il faut l'admettre, assez prometteuse en ce que l'intrigue va bien au-delà du synopsis peu convainquant de la quatrième de couverture. Les cent premières pages se lisent avec délice : pleines d'humour, elles servent essentiellement à planter le décor et présenter les personnages. On fait ainsi connaissance avec Georgie, jeune lady qui refuse de se soumettre à un mariage arrangé, sa famille haute en couleurs, la vie très humble qu'ils se doivent de mener dans leur austère et glacial château écossais (dont les W.C. horriblement tapissés de tartan ont déjà provoqué quelques insomnies et même un suicide), bref, l'auteure nous dresse un exemple désopilant et à peine romancé de ce qu'est la noblesse britannique après la grande dépression. La vie de l'héroïne, qui tente de survivre sans le sou en plein Londres, comporte également quelques bons passages : entre sa meilleure amie l'extravagante Belinda qui veut l'aider à perdre sa virginité et un lord tout aussi fauché qu'elle qui l'invite à s'incruster aux réceptions de mariages pour manger à l’œil, on ne s'ennuie pas une seconde.

 Couvertures de plusieurs éditions étrangères.

"— Pourquoi ne peut-il trouver quelqu'un de convenable et s'assagir ? Cela me dépasse. Il n'est plus de la première jeunesse, et j'aimerais le voir établi avant qu'il ne doive monter sur le trône. Pourquoi n'épouserait-il pas quelqu'un comme vous, par exemple ? Vous feriez très bien l'affaire.
— Je n'y verrais pas d'objection. Mais je crains qu'il ne me considère encore comme une petite fille. Il aime les femmes mûres et sophistiquées.
— Il aime les traînées qui mériteraient des tartes, déclara froidement Sa Majesté.
Elle leva les yeux à l'instant même où les portes s'ouvraient ; un ensemble impressionnant de plateaux fut apporté.
— Ah, des tartes, répéta-t-elle, au cas où son commentaire serait arrivé aux oreilles des domestiques."

Buckingham Palace dans les années 30.

   Si bien qu'arrivé à plus du premier tiers du livre sans le moindre début d'un crime ou d'une enquête, on se demande s'il est vraiment nécessaire de faire de cette très amusante comédie de mœurs un polar. D'ailleurs, quand la Reine demande à Georgie d'espionner le prince de Galles et sa maîtresse pour le compte de la Couronne, on a trouvé ça moyennement sérieux, ou du moins pas assez solide pour en faire les bases d'une vraie intrigue. Heureusement, un cadavre retrouvé dans la baignoire, c'est tout de suite mieux! Feu la victime faisait chanter Binky, en plus! L'affaire se pimente sérieusement, et notre intérêt grandit encore plus lorsque notre jeune et adorable Lady échappe de justesse à plusieurs tentatives de meurtre. En très peu de chapitres, on passe donc d'un tableau parodique de la noblesse à une enquête légère et pleine d'humour mais dont les rebondissements suffisent à nous faire tenir jusqu'à la fin sans désintéresser.


"— Je ne fais pas confiance à cet O'Mara. Il n'est jamais rien sorti de bon d'Irlande.
— Le whisky. Et la Guiness."

  Les personnages sont parfois un peu faciles ( sauf peut-être la très glamour et libérée Belinda, et l'adorable grand-père cockney de l'héroïne) et le crime sera probablement résolu rapidement par les lecteurs de polars chevronnés, mais le cadre historique et mondain est plutôt bien restitué et le tout est relevé de quelques dialogues hilarants et de bonnes situations cocasses lorsque conventions et bonnes manières se heurtent à l'urgence et à la nécessité de passer outre. On referme ce premier tome avec l'envie, le plaisir coupable même, de vouloir découvrir le second.


En bref : Entre cosy mystery et comédie de mœurs, R.Bowen inaugure ici une série de polars légers qui égratigne avec humour la noblesse anglaise des années 30. Si on est loin d'une intrigue noire et complexe, on a en revanche une enquête qui surprendra davantage le lecteur que la quatrième de couverture le laissait penser, et qui présente un petit goût de reviens-y...

 Un grand merci à NetGalley et aux éditions Robert Laffont pour cette lecture!

 Et pour aller plus loin....

lundi 5 août 2019

Le chien de madame Halberstadt - Stéphane Carlier.

Éditions le Tripode, 2019.



  Baptiste, écrivain, a connu des jours meilleurs. Son dernier roman a fait un flop, sa compagne l’a quitté pour un dentiste et, à bientôt quarante ans, il est redevenu proche de sa mère. Il passe ses journées à déprimer chez lui en culotte de survêtement molletonné… Jusqu’à ce que Madame Halberstadt, sa voisine de palier, lui demande de garder son chien quelques jours. 



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  Il y a des livres qu'on découvre totalement par hasard et qui s'avèrent être de nos plus agréables lectures ; le chien de madame Halberstadt en fait partie. Récemment reçu en cadeau, je n'avais jusque là pas entendu parler de cette récente parution, et à peine de son auteur dont j'ai pourtant découvert ensuite qu'il en était déjà à son sixième roman (les précédents ayant même rencontré un certain succès). Petit retour sur le contenu avant mon verdict...

Stéphane Carlier

  Baptiste Roy est un écrivain raté. La trentaine bien avancée, le voilà qui traverse une bien mauvaise passe : s'il en croit le classement d'Amazon, son dernier livre ne rencontre pas le succès espéré ( une histoire d'appartement et de Shoah : son éditrice était persuadée de tenir le nouveau Elle s'appelait Sarah, mais réalise qu'elle aurait du miser sur un feel-good book façon chick-litt...). Et comme un malheur n'arrive jamais seul, la compagne de Baptiste l'a quitté pour leur dentiste, inculte et même pas beau, ce qui fait que notre pauvre écrivain trouve désormais son seul réconfort auprès de... sa mère. On pourrait difficilement faire pire, comme situation. En pleine crise existentielle, Baptiste se voit cependant proposer de garder Croquette, le gros et nauséabond carlin de sa voisine, le temps que celle-ci se fasse opérer de la cataracte. Contre toute attente, l'arrivée du chien coïncide avec un retour soudain et inespéré de chance : son roman remonte dans le classement des ventes, Baptiste est invité à une rencontre d'auteur, son ex se prend la tête avec son nouveau Jules, et il est même abordé par la jeune femme dont il est en train de tomber amoureux. Est-ce un simple hasard où... le carlin lui porterait-il bonheur?

"Ma mère était la personne qui me connaissait le mieux, me fournissait en Xanax, et puis c'était une lectrice avide, dévorant (la nuit, principalement), tout ce qui lui tombait entre les mains – un romande Danielle Steel, une nouvelle inédite de Borges ou un essai sur la vie secrète des arbres."

  Qu'il est parfois bon de se laisser surprendre : ce court roman s'est révélé être un réel un vrai bijou de lecture. L'histoire de cet auteur raté et nonchalant qui connait un soudain regain de veine grâce à l'arrivée dans sa vie d'une chien hideux est complètement improbable, voire totalement perchée, et pourtant, elle nous tient jusqu'au bout. Car d'une plume débordante d'ironie, S.Carlier nous sert un petit roman aux petits oignons finalement profondément réaliste derrière ses accents très fantaisistes. N'hésitant pas au passage à égratigner le monde de l'édition et, de façon plus générale, le monde tout court, l'auteur ne tombe pour autant pas dans la satire facile et évite l'écueil de l'aigreur littéraire.


"Les règles ont complètement changé. Aujourd'hui, une nana qui ne sait pas qui est Colette, qui est Gide, qui est Genet, peut écrire un livre dans sa cuisine, le publier sur internet et en vendre 100000. Avant, on respectait la grande intelligence. Même ceux qui ne lisaient pas Hugo ou Balzac les admiraient. Aujourd'hui, on ne se donne même plus cette peine. On n'a pas d'autre aspiration que de prendre des selfies en faisant des duck faces et on le revendique. L'époque valide l'ignorance, légitime la stupidité. Le monde n'a jamais autant ressemblé à un tableau de Jérôme Bosh."

  Pourquoi, comment? On ne saurait le dire. Le chien de madame Halberstadt est un savant mélange des genres qui survole et aborde, par petite touches pleines de piquant, la vie à deux, la vie tout seul, l'inspiration littéraire et les malices du hasard, sans jamais s'éparpiller. Même lorsque l'histoire déjà bien abracadabrante se transforme en road trip décalé, on poursuit l'aventure avec délectation.

"—De toute façon, l'image que les gens donnent d'eux-mêmes sur Facebook n'a rien à voir avec la réalité. Regarde Greta. En la voyant poser dans sa villa à Marrakech, tu en viendrais presque à l'envier alors qu'elle est complètement flippée, que quand elle oublie de prendre son Effexor, elle a l'impression que les murs bougent."


  Baptiste, caricature aigre-douce de romancier désœuvré, mélodramatique et gentiment sarcastique (et peut-être double fictionnel de S.Carlier lui-même), parvient à nous faire rire sans jamais devenir risible, subtilité difficilement réalisable dans la littérature contemporaine dès qu'elle se veut humoristique, et encore plus si les situations racontées doivent rester véridiques. L'auteur, parvient à maintenir cet équilibre en glissant ça et là de sincères notes de tendresse, réinventant ainsi une nouvelle forme de roman feel good à la fois enlevé et intelligent.

"Un concours de circonstances biologiques nous jetait dans cette vie, au hasard. Aussitôt, on prenait des coups. Le but était de tenir le plus longtemps possible. Des accidents heureux venaient brièvement éclairer le chemin, leur souvenir nous aidait mais vouloir les dupliquer était vouer à l'échec. On ployait, immanquablement, avant de tomber et de disparaître."

En bref : OVNI littéraire délicieux, le chien de madame Halberstadt est une petite pépite. Stéphane Carlier parvient, en moins de 200 pages, à mêler en une seule histoire ironie et tendresse, relevant le tout d'un soupçon de satire et et d'une pincée de dérision. Drôle comme on croyait que seul pouvait l'être un roman anglais, ce petit livre est tout ce qu'il y a de plus audacieux et enthousiasmant.

mercredi 31 juillet 2019

Un coeur vaillant - Caterina Soffici.

Nessuno puo fermami, Feltrinelli, 2017 - Editions les escales (trad. de A.Bouteille-Bokobza), 2019.

  Italie, 2001. A la mort de sa grand-mère, Bartolomeo trouve au fond d'un tiroir une lettre qui pique sa curiosité. Elle indique que son grand-père aurait " disparu, probablement noyé ". Des mots qui contredisent l'histoire familiale selon laquelle il serait tombé au combat. Ses recherches le mènent jusqu'à Florence Willis, une vieille dame anglaise qui a connu ses grands-parents. A travers le récit de ses souvenirs, Bart se retrouve plongé dans les années 1930, au cœur de Little Italy, le fameux quartier italien de Londres, où ses grands-parents avaient immigré. En quête de vérité, Bartolomeo et Florence nouent une profonde amitié et se lancent dans un voyage terriblement émouvant qui mettra en lumière une histoire longtemps oubliée. Un roman tout en délicatesse qui dévoile un épisode troublant et méconnu de la Seconde Guerre mondiale.

  Entre l'Italie et la Grande-Bretagne, un jeune étudiant et une vieille dame se lancent sur les traces d'un épisode méconnu de la Seconde Guerre mondiale. Un roman tout en délicatesse. 

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  Après Le prénom de mon oncle, les éditions les Escales proposent une nouvelle lecture mêlant histoire familiale, secret, et drame historique. Ce roman italien est le premier récit de fiction de l'auteure Caterina Soffici, écrivaine et journaliste partageant sa vie entre l'Italie et l'Angleterre.


  Londres, fin des années 1930. Florence Willis, jeune secrétaire travaillant au ministère, fait la rencontre d'un groupe d'amis d'origine italienne résidant dans le quartier de Little Italy : Angelina, Bartolomeo et Michele. Très vite, la petite troupe devient inséparable et Florence se fiance avec Michele tandis qu'Angelina attend un enfant de Bartolomeo. Mais l'Histoire est déjà en marche et lorsque Mussolini s'allie à Hitler en 1938, l'Angleterre décide de tourner le dos aux nombreux Italiens venus vivre en terre britannique. Alors que la communauté compte autant d'antifascistes que de pro fascistes, tous les réfugiés se trouvent victimes des choix politiques de leur pays et Bartolomeo et Michele sont constitués prisonniers. Des années plus tard, en 2001, Florence est devenue une vieille femme qui réside désormais à Milan. Lorsque le téléphone sonne et qu'un certain Bartolomeo, petit fils du Bartolomeo qu'elle a connu, demande à la rencontrer, c'est tout un chapitre de sa vie qui ressurgit. Le jeune homme de 20 ans souhaite en apprendre plus sur son défunt grand-père dont l'histoire - et la mort - est passée sous silence par sa propre famille. Florence connait la vérité, mais est-elle en droit de la révéler si Angelina n'a pas voulu le faire?

"Dommage qu'il n'y ait pas d'arrière boutique de l'esprit. C'est là que finiraient toutes les visions, souvent aussi les désirs et les illusions."

  Avec ce premier roman très profond qui s'attarde sur la vie des Italiens réfugiés en Angleterre dans les années 40, l'auteure nous fait découvrir un pan méconnu de la Seconde Guerre mondiale. Caterina Soffici nous plonge dans la chaleur de Little Italy, petit bout de méditerranée en plein cœur de Londres dont les habitants furent victime du cours de l'Histoire. Parce que l'étranger fait peur, parce que la panique amène à des amalgames, l'alliance de Mussolini et Hitler conduisit Churchill à prendre une décision très arbitraire : "Collar the lot!". Des centaines d'Italiens furent déportés par bateau, l'Arandora Star, un navire qui n'arriva jamais à bon port puisqu'il fut torpillé en mer, emmenant avec lui nombre de ses passagers. "Disparu, présumé noyé" est le courrier que reçurent des centaines de familles italiennes qui ne surent jamais ce qu'il était advenu de leur pères, enfants, ou époux...

 l'Arandora Star.

"Il n'est pas bon de remuer le passé, mieux vaut laisser les choses scellées dans la mémoire de ceux qui les ont vécues et ne pas rouvrir les portes. On ne sait jamais ce qui en sort, quand on va taquiner les vieux cadenas rouillés."

  Pour raconter ce drame, l'auteure mêle faits historiques et éléments de fiction (néanmoins probablement très inspirés d'histoires véritables, comme elle le glisse en postface) grâce à des personnages attachants et passionnément humains qui semblent prendre vie au-delà des pages. L'alternance entre passé et présent nous permet, au fil des éléments racontés par Florence ou des découvertes faites par le jeune Bartolomeo, de reconstituer peu à peu l'histoire de son grand-père, exemple poignant parmi de nombreux destins véridiques oubliés, ou qui ne nous ont jamais été racontés. Le personnage de la jeune Florence, Anglaise rattachée à la cause des victimes italiennes, nous fait approcher une réalité politique qui, dans la panique, voyait davantage par contrastes que par nuances une population qu'on associait aux décision de son dirigeant. Sa version plus âgée, très touchante, offre une réflexion pleine de réalisme sur les vicissitudes de l'existence et qui participe à l'intensité du roman.

 Little Italy, au début du XXeme siècle.

"Quand les difficultés se profilent, j'ai besoin de pensées simples, voire banales. Les riches et les pauvres, la mort qui est la même pour tout le monde. Je devais garder mon esprit occupé pour le rassurer, comme un plaid en laine sur les genoux, quand la tempête approche."

  Le lecteur se laissera happer par la quête de vérité de Bartolomeo. Victime de crises d'angoisse régulières, le jeune homme se persuade qu'il retrouvera la sérénité en levant le voile sur le destin tenu secret de son grand-père, dont il a hérité son nom. Comme dans Le prénom de mon oncle de M.Van Heemstra, Un cœur vaillant suggèrent, ici aussi tout en finesse, le poids de l'histoire familiale lorsqu'elle est refoulée ou dissimulée. Les réponses seront données en fin de roman au cours d'un voyage libérateur en compagnie de Florence et de Bartolomeo, dont la relation pleine d'affection constitue l'un des plus beaux élément du livre.

En bref : En mêlant Histoire et fiction, Caterina Soffici offre un éclairage sur le destin oublié de la communauté italienne exilée en Angleterre pendant la Seconde Guerre mondiale. Cet épisode tragique est raconté à travers des personnages forts qui rappellent l'importance de ne pas tenir secret le passé familial.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions les Escales.

mercredi 24 juillet 2019

Chicago - la comédie musicale de B.Fosse, F.Ebb & J.Kander à Mogador.

Chicago

Livret : Bob Fosse et Fred Ebb
Musique : John Kander
Adaptation française : Nicolas Engel
Mise en scène : Tania Nardini

D'après la pièce de théâtre Chicago de Maurine Dallas Watkins (1926).

Avec : Carien Keizer, Fanny, Fourquez, Jean-Luc Guizonne, Sandrine Seubille...

Sur la scène du théâtre Mogador du 18 septembre 2018 au 30 juin 2019.

  Au cœur des années 20, à Chicago, Roxie Hart, une artiste de cabaret, tue son amant. En prison, elle est confrontée à Velma Kelly, double meurtrière mais surtout, chanteuse de jazz et idole de Roxie. Grâce à un avocat roué – Billy Flynn – les deux femmes trouveront la voie de la liberté et celle du succès.

***


  Bien placée au panthéon des comédies musicales mythiques, Chicago méritait bien un revival sur le sol français. Avant d'être un musical, Chicago est une pièce de théâtre de 1927 écrite par la journaliste et dramaturge américaine Maurine Dallas Watkins, inspirée d'un fait divers scandaleux survenu l'année précédente : la popularité inattendue de deux jeunes femmes accusées de meurtre, ce qui leur a finalement permis de devenir stars du monde du spectacle. Après plusieurs adaptations au cinéma (muet puis parlant) en 1927 et 1942, le metteur en scène Bob Fosse en a fait une transposition musicale en 1975. Le show a triomphé pendant deux ans à Broadway avant d'être repris dans le monde entier. Un revival a vu le jour à New-York en 1996, où le spectacle continue d'être joué sans discontinuer depuis 23 ans, jouissant d'un succès sans pareil et de nombreuses récompenses.

Chicago au cinéma : un film muet en 1927, un parlant en 1942, et un chanté en 2002.

  C'est ce succès qui invite notamment Rob Marshall, réalisateur issu du monde de la scène, à transposer le musical sur grand écran en 2002 avec Catherine Zeta Jones, Renee Zellweger et Richard Gere. Le film est une réussite et rafle la mise aux Oscars (dont celui du meilleur film), et sa diffusion permet aux pays qui ne connaissaient pas le spectacle de le découvrir par un autre biais. C'est le cas de l'hexagone, qui accueille d'ailleurs quelques temps plus tard au Casino de Paris une première version française de la comédie musicale, adaptée par Laurent Ruquier. 


  Chicago est donc aujourd'hui un spectacle parmi les plus célèbres du genre et méritait bien une nouvelle mise en scène française. On en rêvait, Mogador l'a fait. Ce haut lieu de la comédie musicale en France ne pouvait décidément pas passer à côté de cette pièce iconique, et autant dire que votre humble serviteur était très impatient de voir ce que cela allait donner...


  Verdict? Un régal! Couronnée de plusieurs trophées de la comédie musicale, cette adaptation française est une petite merveille. La mise en scène et les décors s'inspirent directement de ceux du revival de 1996 à Broadway : un cadre doré autour de la scène et l'orchestre au centre, le tout étant chic et sobre à la fois. En effet, les fioritures seraient inutiles ; l'histoire justifie la simplicité de l'esthétique sans pour autant qu'elle ait été négligée, comme l'attestent les rideaux dorés ou les lumières savamment dosées pour instaurer sur la scène l'ambiance capiteuse et élégante d'un cabaret des années 20.

Fanny Fourquez en Velma...

  Tout l'intérêt réside dans les chansons, la musique, et... les comédiens, pour ne pas dire les deux comédiennes principales. Le rôle de la sulfureuse et très directe Velma Kelly a été tenu par Sophia Essaïdi de septembre à février, puis repris dès mars par Fanny Fourquez. Si je ne peux juger la prestation de la première (nous sommes allés voir l'avant-dernière représentation du show), je peux assurer que la seconde interprète de Velma nous a tous impressionés. Voix, port de tête, gestuelle, regard de femme fatale, et même la coupe à la garçonne on ne peut plus appropriée (que C.Zeta Jones portait également dans le film), Fanny Fourquez est résolument LA Velma Kelly qu'on attendait.

Carien Keizer en Roxie...

  Face à elle, la danoise Carien Keizer joue une Roxie Hart plus pimentée que la trop douce femme adultère interprétée par Renée Zellweger dans la version cinématographique. Après avoir tenu le rôle dans une adaptation scénique allemande, Carien Keizer apporte un charme humoristique unique et inattendu à cette nouvelle Roxie : avec son accent et un jeu parfois cartoonesque, elle apporte un côté Betty Boop qui s'avère parfait pour le personnage.


  Du côté du reste du casting, Jean-Luc Guizonne prête sa voix chaude et son charme ravageur au rôle de Billy Flinn, qui lui va comme un gant, mais c'est surtout le personnage secondaire de Mama Morton qui a retenu notre attention. Vénale mais attachante, cette directrice de la prison où sont incarcérées Velma et Roxie est magistralement campée par Sandrille Seubille, grande professionnelle de la scène en plus d'être professeure au cours Florent. 

Faut qu'ça jazz, LA chanson mythique du spectacle.

  L'extase est provoquée par de nombreux titres phares du spectacle, admirablement chantés et dansés. Ambiance jazzy à souhait et chorégraphies inspirées nous plongent plus que jamais dans l'énergie des Années Folles! La célèbre chanson d'ouverture, Faut qu'ça jazz (All that jazz en VO) est bien sûr une réussite, mais on a surtout été très TRES emballé par le tango des taulardes (follement indécent dans son texte et techniquement impressionnant dans sa construction) et par la simplicité du duo Classe, aux paroles si bien pensées. Ce qui nous fait réfléchir quant à la qualité du texte français écrit par Nicolas Engel, qu'il a su adapter au rythme des musiques originales en gardant une pertinence du sens et du style.

Classe : le duo qui fait mouche...

"Ah, y'a plus de gentlemen pour vous raccompagner,
Y'a plus de dames, restent les chiennes et les trainées,
Quant aux gosses qui vous casseraient la gueule pour une glace...
Personne n'a plus de classe."

  Si l'histoire n'a rien de morale (on parle quand même de deux criminelles qui parviennent à jouer de leur célébrité en tant que tueuses pour devenir des stars de music hall grâce à l'aide d'un avocat véreux), on adhère totalement à cette illustration tonitruante des Roaring Twenties et de leurs mœurs extrêmes. L'humour dose intelligemment cynisme, ironie, légèreté et grivoiserie sans jamais altérer le chic de l'ensemble. Une réussite.


En bref : On a adoré! Du jazz, du charleston, du foxtrot, du tango, de l'humour, du meurtre et surtout... de la classe! Les interprètes sont charismatiques et la sobriété de la mise en scène permet plus que jamais de mettre en relief leur talent. Une adaptation qui a mérité ses trophées.